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Rejet des homosexuels au Bénin : des vies se brisent et s’éteignent

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Avec plus de 20.000 personnes homosexuelles identifiées, même s’il ne pénalise pas leurs orientations, le Bénin reste une terre hostile aux lesbiennes, gays, bisexuels, transsexuels et autres. Des actes de stigmatisation, de discrimination et de rejet occasionnent des dommages socio-sanitaires irréparables chez ces personnes.

lgbtq-benin-homosexuelsMessage d'une organisation de défense des minorités sexuelles au Bénin

« Ce soir-là, je n’avais qu’une envie : que la terre s’ouvre et m’avale ». La trentaine révolue, Tranquilin* a manqué de peu de passer de vie à trépas. Plus de 10 ans sont déjà passés, mais quand il remonte le temps pour évoquer ce moment douloureux de sa vie, sa voix faiblit - et son visage pâlit.

Battu, insulté et traité de tous les noms d’oiseau pendant un conseil de famille, le collégien de 18 ans a fui son domicile pour tenter de se donner la mort sur une plage de Cotonou où il ingurgite presqu’une boîte de somnifère. « Après ce soir où ils m’ont humilié, je suis allé acheter une boite de somnifère avec l’ordonnance de mon oncle qui avait l’habitude de m’en commander. Puis, avec ma carte scolaire en poche, je suis allé à la plage. J’ai réfléchi un peu sur ma vie et j’ai avalé plusieurs comprimés de somnifère. Je ne sais plus le nombre, mais il ne devrait plus rester grand-chose dans la boîte que des passants ont retrouvée sur moi à la tombée de la nuit pendant que j’étais entre la vie et la mort ».

Transporté de toute urgence à l’hôpital, il est réanimé au bout de plusieurs jours de coma. S’il n’en est pas mort, le jeune de 30 ans garde encore des séquelles de cet épisode. « Jusqu’à présent, je ne peux plus manger certains aliments. Après la cure de détox qui a permis de vider tous les comprimés avalés, mon estomac s’est fragilisé ».  Né dans une fervente famille protestante, Tranquilin est transsexuel. Réprouvée et perçue comme une abomination, son orientation sexuelle est ce qui le rend indésirable dans sa famille.

Comme lui, aujourd’hui, ils sont des dizaines rejetés de leurs familles que des centres d’accueil de personnes LGBTQ+ hébergent. A Abomey-Calavi, l’un de ces centres tenus secrets appartient à Hirondelle club Bénin, un réseau d’associations de défense des droits des minorités sexuelles. « Dans notre centre, nous recevons des personnes rejetées, des jeunes pour la plupart chassés par leurs familles à cause de leurs orientations sexuelles. », informe Luc Agblakou, Président de l’organisation. En plus du logement, les pensionnaires du centre reçoivent un accompagnement de psychologue parce que, fait savoir ce défenseur des droits humains « ils arrivent traumatisés ».

Sous le poids de la stigmatisation et du rejet

Au Bénin, selon des données glanées auprès des organismes de défense des droits humains, on compte plus de vingt mille (20.000) personnes homosexuelles identifiées. Incompris, stigmatisés, discriminés, les homosexuels mènent une vie à toutes épreuves dans le pays. La Commission béninoise des droits de l’homme (CBDH) a tiré la sonnette d’alarme dans l’édition 2021 de son rapport annuel sur l’état des droits humains. « La situation des personnes LGBTQI, encore appelées "minorités sexuelles" est préoccupante », alerte l’institution publique en charge des droits de l’homme.

Perçues comme « des personnes dont l’orientation sexuelle est différente de celle que l’opinion générale estime être normale », les minorités sexuelles éprouvent de grandes difficultés d’accès aux services sociaux.  « La Commission constate que les difficultés d’acceptation et d’insertion des minorités sexuelles dans la société rendent difficile la jouissance de leurs droits. Chaque jour, ces personnes humaines subissent des violences physiques et morales et même la violation de leur droit à la vie de la part de leurs familles, leurs entourages, leurs collègues ou camarades ou encore tout simplement dans la société. », informe la CBDH. Dans son rapport présenté au parlement, elle se dit « préoccupée par les agressions physiques et sexuelles, la détention arbitraire, les tortures et les traitements inhumains » infligés à ces personnes.

Des témoignages recueillis auprès des homosexuels, il ressort que les hostilités impactent leur accès aux soins de santé. En dehors de quelques centres friendly installés à Cotonou (02), Porto-Novo (01) et Parakou (01) où les réseaux d’association réfèrent leurs membres, il est difficile pour les LGBTQ d’aller se soigner dans les centres de santé.

« Les membres de la communauté LGBTQ n’ont pas tous accès à la santé. Les principaux obstacles identifiés sont non seulement, la distance géographique des centres adaptés, la non-existence dans plusieurs villes de centres adaptés pour ces types de population, la méconnaissance des lieux de prise en charge par la communauté, le manque d’information de base, la discrimination du personnel de santé et autres. Ces obstacles font que les membres de la communauté ont un accès très difficile aux centres de santé.», signale Kamal-Deen Bankolé, activiste des droits des minorités sexuels à Bénin Synergie Plus (BSYP), premier et plus grand réseau d’associations identitaires du pays qui compte 18734 membres.

Des dizaines de cas de VBG dont des violences faites aux minorités sexuelles sont répertoriés par mois au niveau d’Affirmative action Bénin, une association qui apporte assistance aux personnes homosexuelles vivant avec le VIH Sida. «On compte jusqu’à 50 cas par mois. Des violences verbales ou psychologiques, des arrestations arbitraires sur la base du genre, des agressions physiques. Plus d’une personne subit une VBG par jour à Cotonou, Calavi et environs», informe Kami Oba, activiste des droits des minorités sexuelles à Affirmative action Bénin. Ces données sont collectées grâce à Eya, une application connue des membres de la communauté.

De la stigmatisation à l’irréparable

cotonou-beninDans la ville de cotonou au Bénin

Poussées à bout par l’hostilité de l’entourage, des personnes homosexuelles n’ont pas survécu comme Tranquilin. Les organisations identitaires déplorent des décès qui motivent davantage leurs actions pour une société tolérante à la diversité sexuelle. Selon Kamal-Deen Bankolé de BSYP, des personnes homosexuelles fuyant la stigmatisation et la discrimination en milieu hospitalier se sont livrées à l’automédication et en sont décédées.

« Il y a des cas où, quand ils ont subi, ils n’ont pas signalé ça aux responsables des réseaux, ils ont fait de l’automédication avec des tisanes traditionnelles puis en sont décédés. De juillet 2019 à septembre 2020, on a eu successivement au moins 5 cas de décès dus à l’automédication des suites de mauvais traitements du personnel de santé ».

Kami Oba témoigne avoir perdu des proches qui se sont donnés la mort en raison des effets du rejet. « Il y a des cas de stigmatisation qui sont allés au suicide. Des proches qui ont vécu la stigmatisation et dès qu’ils sont rentrés, ils se sont suicidés ».

En dehors des 20.000 LGBTQ identifiés, de nombreuses personnes homosexuelles vivent en marge des associations et réseaux identitaires. Pour les porte-voix des minorités sexuelles, celles-ci, sans accompagnement, sont plus vulnérables face aux effets de la stigmatisation et décèdent dans le silence.

Pointés du doigt parmi ceux qui compliquent l’accès aux soins pour les personnes homosexuelles, les médecins et agents de santé sont-ils en droits de s’interdire de soigner un patient encore appelé client dont ils n’approuvent pas l’orientation sexuelle ? « La réponse, c’est non ! », rejette daredare, Docteur Rodrigue Kakpo Zannou, Médecin Coordonnateur de la Zone Sanitaire Cotonou 6. « Nous offrons le soin sans préjugé. Rien ne nous permet de nous opposer à l’offre de soin à quelque patient que ce soit, fu-t-il un homosexuel. Les textes ne le permettent pas », précise le médecin.

En cas de refus de soins pour raison d’orientation sexuelle, il conseille aux victimes de faire valoir leurs droits en saisissant les autorités et institutions compétentes.

Des « valeurs boussoles » face aux droits humains

Malgré les drames du rejet et de la stigmatisation, une majorité de Béninois reste hostile à l’homosexualité. De l’avis des spécialistes des faits de société, c’est un rejet qui s’explique.  « Les valeurs boussoles de notre société ou de nos sociétés aujourd’hui au Bénin, n’acceptent pas encore cette pratique-là. C’est pour cela que vous verrez des résistances frontales aux homosexuels. », signale le professeur titulaire de sociologie Dodji Amouzouvi. Qu’elles soient religieuses, héritages culturels ou qu’elles soient dans la perception du sexe, résume le chercheur et directeur scientifique du Laboratoire d'analyse et de recherche : religions, espaces et développement (LARRED), « ces valeurs boussoles disent : " pour manger de l’igname pilé, il faut un mortier et un pilon. Lorsque vous avez deux mortiers, vous ne mangez pas de l’igname pilé. Lorsque vous avez deux pilons, vous ne mangez pas de l’igname pilé." ».  Même avis chez son homologue, le boologue (sociologue spécialiste des réalités endogènes) Raymond Assogba qui accuse aussi l’influence de l’occident.

 En dépit de l’opposition des "valeurs boussoles", ces sociologues déconseillent les violences faites aux homosexuelles. « Il n’y a pas de progression sociale qui remettent en cause le droit à la vie de la personne homosexuelle. Ceux qui violentent les homosexuels commettent des délits », a prévenu le boologue. « Pour être franc. On ne peut pas continuer à entretenir une hostilité. Un Etat qui entretient ça n’est pas responsable, un gouvernement qui entretient ça n’est pas responsable puisque les homosexuels sont aussi les enfants de la République. », a dit Amouzouvi qui assure : « si mon enfant vient avec ce penchant, je ne le rejetterais pour rien au monde ».

*Tranquilin est un prénom d’emprunt pour préserver l’identité de la personne homosexuelle.

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