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Bénin : autopsie de la gouvernance économique de Patrice Talon avec Prof Albert Honlonkou

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Arrivé à la tête du Bénin en avril 2016, Patrice Talon a achevé son premier quinquennat et a prêté serment pour un deuxième mandat. Le bilan économique de ces cinq années, la dette, les perspectives pour le second mandat…Professeur Albert Honlonkou, économiste, enseignant à l’Ecole nationale d’économie appliquée et de management (ENEAM) répond aux questions de Banouto.

Professeur Albert Honlonkou, économiste 

C’est un secret de polichinelle. Patrice Talon entendait être porté en triomphe en 2021, à la fin de son mandat qu’il souhaitait unique avant de se raviser et briguer un deuxième. Dans cette optique, l’ex-magnat du coton béninois qui a battu Lionel Zinsou au second tour de la présidentielle 2016 a engagé de nombreuses réformes à la tête de l’Etat. Dans le domaine de l’économie, on note l’adoption d’une loi sur le partenariat public-privé, l’investissement dans la réhabilitation et la construction de centrales électriques etc.  A la fin du premier quinquennat et à l’entame du second, il est certain que les fruits n’ont pas tenu la promesse de toutes les fleurs. Il y a des points positifs et d’autres moins bien.

Dans cette interview qu’il a bien voulu accorder à Banouto, Professeur Albert Honlonkou revient sur ce qui a marché. L’enseignant évoque ce qui a moins marché. La question de l’industrialisation du pays pour la transformation des matières premières sur place est abordée. Lors de la campagne pour la présidentielle 2021, le président-candidat Talon a expliqué qu’il y avait des préalables à l’industrialisation. Entre autres, le président béninois a évoqué la question de l’énergie électrique.

Professeur Albert Honlonkou s’est prononcé sur la question et pense que les deux réformes pouvaient aller de pair. L’épineuse question du recours régulier au marché financier par le régime et l’usage fait des fonds levés n’ont pas été occultés par l’universitaire. L’enseignant fait également une ouverture sur le second quinquennat entamé il y a quelques mois. Professeur Albert Honlonkou pense que pour ce mandat, « le gouvernement est obligé d’investir dans le secteur productif » afin de mettre tout le monde au travail.

Dans cette interview, un peu comme un médecin légiste, Professeur Albert Honlonkou qui est également directeur de publication du magazine Afrik’Economies, un trimestriel panafricain de développement, fait une autopsie de la gouvernance économique de Patrice Talon. Et fait des recommandations.

 

Banouto : Quel bilan économique faites-vous du premier quinquennat du président Patrice Talon ?

Professeur Albert Honlonkou : Sur le plan économique, on peut noter qu’il y a la rigueur de la planification. Cela a déjà commencé avec le PAG (programme d’actions du gouvernement, ndlr) que le gouvernement a adopté en décembre 2016 dès son arrivé.  Son envie de suivre les choses, sa rigueur dans la gestion, je crois que ce sont des aspects intéressants. Et cela n’a pas manqué de donner des résultats sur le plan économique. Il y a la croissance qui a été soutenu. Déjà en 2016, on avait 4% de croissance, l’année qui a suivi, 5,7%, après il y a 6%. On est monté jusqu’à 7% en 2019 avant que la pandémie n’arrive en 2020 pour plomber un peu les choses. Malgré cela, on est toujours entre 2 et 3%. Ce qui veut dire que sur le plan macroéconomique, le gouvernement a une belle performance.

Qu’est-ce qui a véritablement marché au cours des cinq premières années du régime de la Rupture ?

Il y a une bonne pratique en matière de gouvernance. Il y a un certain nombre du projet du PAG que le gouvernement a essayé de mettre en place de façon rigoureuse avec un certain sérieux sur le plan économique. 

Et qu’est-ce qui n’a pas marché ?

Il y a deux ou trois choses qui n’ont pas marché, selon moi. La première chose, c’est dans le financement du PAG. Le gouvernement n’a pas pu mobiliser le privé à travers le partenariat public-privé pour pouvoir financer certains projets. Il y a des projets qui étaient inscrits dans le PAG mais n’ont pas pu être exécutés pendant le premier mandat qui s’est achevé. Pour certains projets, on peut se dire que ce n’est pas un problème. Par exemple, on peut s’interroger sur le projet de l’aéroport de Glo-Djigbé : Est-ce que c’était rentable pour le Bénin quand on a le Nigeria à côté qui a un grand aéroport ? La Côte d’Ivoire ? Le Togo aussi qui a aménagé son aéroport ?

Autre chose, c’est que bien que, pendant le quinquennat, l’agriculture ait marché notamment avec le coton et l’émergence de certaines filières comme la noix de cajou, le gouvernement s’est contenté d’exporter le coton à l’état brut. Je crois que cela aussi est une faiblesse. Comme je le dis souvent, on a besoin de s’endetter à l’extérieur pour acheter des équipements, les intrants, mais si on exporte de façon brute notre production, c’est qu’on exporte la marge brute. On produit le coton ici, on utilise nos usines d’égrenage pour séparer les graines de la fibre et puis on exporte la fibre peut-être vers la Chine. Et en Chine, on est peut-être obligé de voyager pour acheter les tissus. D’abord en Chine, ceux qui travaillent là-bas dans les usines s’approprient une bonne partie de la valeur ajoutée. Le fait de voyager pour aller acheter le même tissu, les kakis de nos étudiants, ce n’est pas très intéressant. On pouvait mettre en place des mécanismes et impliquer le secteur privé pour pouvoir transformer le coton sur place. Cela nous permet de capter certains marchés qui sont nos marchés. Quand on importe, on a besoin de devises et quand on n’exporte pas suffisamment pour gagner ces devises, on est obligé d’emprunter pour alimenter l’économie. Je crois que c’est quand même un gros problème.

Vous évoquez là la question de l’industrialisation. Lors de la campagne le président-candidat Patrice Talon a indiqué qu’il y a un certain nombre de préalable dont l’énergie.

Je suis d’accord mais les deux peuvent aller de pair. C’est-à-dire à des moments donnés, il faut donner de l’énergie pour supporter certains secteurs industriels et la consommation de l’énergie des ménages sera rationnée.

Cela permettrait à l’Etat de ne pas être obligé d’aller s’endetter pour avoir certaines devises ou bien ça peut permettre d’élargir la base fiscale et donner des moyens pour financer l’énergie. Parce qu’on ne peut, peut-être, pas réussir à résoudre complètement le problème d’énergie. Le gouvernement lui-même a dit qu’on est autour de 60% de couverture. Cela veut dire qu’il reste encore 40%. Donc si on dit qu’on va faire 100%, avant de faire l’industrialisation, ce ne sera pas demain.

Abordons maintenant la question de la dette. On a constaté au cours du premier quinquennat qu’on est allé beaucoup sur des marchés financiers. Quelles appréciations vous avez d’abord sur ce recours régulier aux marchés d’emprunts ?

Quand on catégorise les dettes, il y a ce qu’on appelle la dette intérieure et la dette extérieure. La dette intérieure, ce sont les dettes fournisseurs, les bons de trésor et les emprunts obligataires, essentiellement une dette envers le secteur privé. Ce sont les privés qui essaient de placer leur argent dans les bons de trésor ou des obligations. Les bons de trésor des dettes de court terme, un, deux ans au plus. Les obligations sont des dettes de moyen terme, cinq à sept ans. Si on lance des emprunts obligataires sur le marché de l’UEMOA par exemple, ce les épargnes des ménages qui sont mobilisées.

Lorsqu’on mobilise la dette intérieure, ça peut être une bonne chose parce que les intérêts restent à l’intérieur des pays de la communauté et ce sont les gens qui sont dans la communauté qui en bénéficient. Mais ça peut poser un problème si les gens estiment que l’investissement dans le secteur productif est risqué et préfèrent mettre leur argent dans les SGI pour avoir des intérêts.

On l’appelle ça l’effet d’éviction. C’est-à-dire l’Etat va évincer le secteur privé. Au lieu que le secteur privé utilise l’argent pour investir dans l’industrialisation, il va le prêter à l’Etat qui va l’utiliser pour faire ce qu’il veut faire. Si l’Etat l’utilise pour faire les routes, l’asphaltage, etc., est-ce que l’asphaltage peut rapporter à court terme ce que l’investissement dans l’industrie aurait rapporté ? C’est cela qu’il faut voir aussi.

Si l’Etat ne veut pas mobiliser de la dette intérieure, il peut emprunter chez les bailleurs bilatéraux ou multilatéraux ou aller sur le marché privé international. Dans ce cas, si l’argent est utilisé pour acheter des biens à l’extérieur et que la manière dont les biens sont utilisés à l’intérieur ne permet pas de rembourser la dette et les intérêts, il peut avoir un problème à terme aussi. C’est pourquoi il faut contrôler la dette, notamment en cherchant à savoir s'il faut véritablement s’endetter, et s’il faut s’endetter, dans quoi investir pour pouvoir être plus tard capable de rembourser.

Sur l’utilisation des prêts qui sont faits, pensez-vous qu’on est sur la bonne voie ?

Le gouvernement a fait l’option d’embellir la ville de Cotonou par exemple, de faire l’asphaltagede certaines routes. Il n’a pas fait l’option de subventionner un peu le secteur privé pour qu’s’industrialise par exemple. Et ce que le gouvernement a dit, c’est que "je travaille sur les infrastructures d’abord et dès qu’elles seraient bonnes, les opérateurs peuvent investir dans le secteur industriel". C’est une option. On a cinq ans pour évaluer les résultats.

Au regard du premier mandat de Patrice Talon, comment entrevoyez-vous son second quinquennat ?

Pour le second quinquennat, le gouvernement est obligé d’investir dans le secteur productif. Quand je dis investir dans le secteur productif, c’est toujours le privé qui va le faire mais l’Etat doit créer les conditions favorables, les conditions de garantie, les conditions fiscales.

L’Etat doit être regardant sur les secteurs dans lesquels il investit, parce que le gros problème est qu’on peut avoir une croissance qui n’est pas inclusive.

Quand on dit qu’il y a croissance économique au Bénin, est-ce que les revenus des pauvres croissent plus vite que le revenu des plus aisés de telle sorte que les inégalités diminuent ? Ce sont ces choses qu’il faut voir pour qu’on n’ait pas une croissance qui bénéficie seulement à une catégorie. On doit essayer de tout faire pour que la croissance soit inclusive et que le secteur productif se développe pour que personne ne soit laissé sur le quai. Si les gens sont laissés sur le quai, le jeu économique risque de se transférer sur le terrain de jeu politique et cela peut entrainer la violence.

Si vous étiez dans la peau du chef de l’État Patrice Talon, quelles actions prioritaires qu’engagerez-vous dans le domaine de l’économie à l’entame de ce second mandat ?

Ce serait de créer des incitations pour que tout le monde se mette au travail, pour que le secteur productif prenne. Aussi, faut-il tout faire pour que nous transformions ce que nous produisons localement au lieu d’exporter les matières premières. Quand vous exportez le coton, par exemple, c’est la fertilité des sols que vous exportez. Quand le sol va s’appauvrir, vous n’aurez plus rien. Si vous transformez localement, vous allez vous approprier une partie de la valeur ajoutée. Je sais que ce n’est pas facile, c’est pour ça que nous avons élu un chef d’État pour s’en occuper. Il doit travailler pour que la pauvreté soit réduite et qu’on ait une croissance inclusive.

Si je suis un gouvernant, j’aurais un directeur chargé du social dans tous les ministères.  Si on veut faire une réforme, je verrai comment cette réforme impacte les pauvres. Par exemple, l’asphaltage qu’on fait à Cotonou et on a déguerpi les gens et c’est deux ans après qu’on a commencé, s’il y avait des gens chargés du social, ils auraient donné leurs avis. Si une réforme est globalement bénéfique pour le pays, mais affecte les pauvres qui vont perdre, le directeur chargé du social verra comment compenser les pauvres. C’est extrêmement important, parce que le pays appartient aussi aux pauvres.

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