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Violences électorales au Bénin : Dr Patrick Hinnou analyse les causes et fait des propositions

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Récurrentes depuis 2019, les violences électorales sont-elles un phénomène nouveau Bénin ? Quelles en sont les causes ? Doit-on craindre de nouvelles violences lors des législatives de janvier 2023 ? Dr Patrick Hinnou, sociologue-politiste, enseignant-chercheur à l’Université d’Abomey-Calavi, expert en gouvernance démocratique fait le tour de ces questions dans cette interview exclusive à Banouto.

patrick-hinnouDr Patrick Hinnou, enseignant-chercheur à l'Université d'Abomey-Calavi

Depuis quelques années, notamment depuis 2019, nous avons constaté une récurrence des violences électorales. Est-ce un phénomène nouveau au Bénin ?

Il convient de faire observer que depuis plusieurs décennies au Bénin, on a assisté à ce qu’on pourrait appeler la contestation et la violence électorales. Mon ouvrage (Négocier la démocratie en Afrique…) paru à Paris chez L´Harmattan en 2014 et mon article scientifique publié en décembre 2016 dans le Vol 2 du n°22 des Annales de la Faculté des Lettres, Arts et Sciences Humaines de l´Université d’Abomey-Calavi (Bénin) en disent long. En effet, juste après la Conférence nationale des forces vives de février 1990 qui a permis au Bénin de se remettre sur le chemin de la transition démocratique (avec l’option du pluralisme politique marqué par le multipartisme intégral et le pluralisme social ayant conduit à la multiplication des associations de développement et des organisations de la société civile en général), le Bénin a organisé ses « élections fondatrices ». Au nombre de celles-ci, on peut citer le referendum ayant conduit à l’adoption de la constitution ou loi fondamentale. Après le referendum, sont intervenues la première élection présidentielle et les premières législatives de l’ère du renouveau démocratique. Ainsi, après le referendum, plus précisément à l’organisation de la présidentielle de 1991, des violences ont éclaté dans la partie septentrionale du Bénin. Vous savez que ces élections ont opposé, au second tour du scrutin, deux personnalités importantes : le président sortant à l’époque, le Général Mathieu Kérékou, et son premier ministre Nicéphore D. Soglo. A ce niveau, on était face à des violences régionalistes, des violences qui ont mis aux prises deux grandes parties du Bénin : la partie septentrionale et la région méridionale. C’était la lutte entre deux grands pôles du Bénin, entre deux ethnies majoritaires. Ici, ce mot ethnie est à prendre dans son sens le plus étendu possible.

La peur de perdre le pouvoir et la peur de subir des représailles politiques (parce que tout le monde le sait, le régime du président Mathieu Kérékou avait commis beaucoup d’impairs, et comptait à son actif des atrocités) ont fait que, dans la partie septentrionale, des citoyens se sont ligués contre des filles et fils du Sud qui s´y trouvaient au moment de l’élection. Cela a amené à constater que, à coup de hache, de matraque et de coupe-coupe, certains s’en sont pris à des citoyens béninois originaires de la partie méridionale qui vivaient au nord à l’époque. Ce sont ces premiers constats qui permettent d´avancer que les violences électorales pouvaient être une réalité dans notre pays. Cela mérite d´être souligné même si l´escalade a vite été maitrisée, ce qui recoupe la logique de « gestion pragmatique des sources de violence ‘’xénophobe’’ dans le jeu politique au Bénin » selon l´article scientifique de Nassirou Bako Arifari publié en 2005 dans le numéro 40 de la Revue Afrika Spectrum.

Après 1991, apparaît 1996. Vous savez qu’en 1991, c’est finalement le candidat du Sud qui a remporté les élections. En 1996, le candidat du Sud est devenu président sortant et candidat à sa propre succession et finalement, il a perdu les élections.  Ainsi, on a connu, à peu près, le même scénario de clivage, de violence électorale qui avait éclaté aussi bien au nord que dans certaines parties du Sud : Bohicon et environs.

Toujours pour des raisons régionalistes et identitaires, on s’est retrouvé en 2001, où le Général Mathieu Kérékou, élu en 1996, devait remettre son pouvoir en jeu. Donc des zones de violences ont été signalées en 2001. Lors des élections locales de 2002-2003, on a également observé des contestations mais le niveau de violence n’a pas atteint celui des élections présidentielles précédemment évoquées.

En 2006, à l’élection du président Boni Yayi, on n´a pas noté de violences. Mais en 2011, bien des protestations ont été enregistrées, déjà à partir du démarrage du processus électoral. Mais au finish, Boni Yayi a été élu suite à un KO qui a suscité des contestations. À cet effet, tout le monde se souvient encore qu’à Porto-Novo, il devait y avoir de vives réactions, voire des violences. Le chef d´Etat réélu a mobilisé les forces de l’ordre qui ont joué un grand rôle pour finalement étouffer toute velléité de contestation ou de violence.

Quelles sont les sources de ces violences électorales ?

Les sources des violences électorales sont multiples et variées. La première source qu’on peut évoquer et qui alimente à terme les violences électorales, c’est la mauvaise gestion du pouvoir d’Etat qui semble, à des moments donnés, exclure certains acteurs politiques. Ainsi, il arrive que les nouveaux maîtres, empêtrés dans la mauvaise gouvernance des affaires publiques, ne reconnaissent pas l’existence, encore moins la raison d’être de l’opposition. L´expérience a montré que ceux qui sont au pouvoir se comportent souvent comme si les opposants à leurs actions, à leur politique, sont des gens qu’il faut abattre à tout prix. Cela signifie que le non-respect du jeu électoral génère à terme des contestations et des violences.

Deuxièmement : la redistribution des ressources de l’Etat. Lorsque certains sont élus, ils tiennent compte des pourcentages d’électeurs en fonction des régions qui ont voté pour eux et ils estiment que les régions ou les zones qui n’ont pas produit un nombre d’électeurs considérable en leur faveur doivent être ignorées par l’action publique. Cela voudra dire que dans la mise en œuvre des politiques publiques, certains gouvernants orientent les projets prioritairement vers les régions qui leur sont favorables. Ce comportement amène les autres régions qui sont mises en quarantaine à se considérer comme des exclues des politiques publiques de leurs gouvernants. Cet état de choses peut faire le lit aux violences et aux contestations.

Troisièmement : le ciblage systématique de certains acteurs politiques. Dans la gestion du pouvoir exécutif, certains gouvernants prennent certains acteurs politiques comme des cibles à abattre et décident de les asphyxier économiquement. Il arrive que certains hommes d’affaires qui ont eu à faire leur entrée en politique soient ciblés de cette façon-là. Dès lors qu´ils ne parlent pas (ou plus) le même langage que les gouvernants, ils sont mis à l´index et épinglés. Il s´ensuit que leurs affaires périclitent considérablement. Ce sont des rancœurs qui sont nées à partir de cette façon d´agir et de gérer les affaires publiques. Lorsque les rancœurs sont accumulées et ruminées jusqu´à un niveau donné par ceux qui se sentaient victimes d´un acharnement politique, ils se mettent dans la posture de défendre leurs pré-carrés en cas de nouvelles élections. Ils peuvent, à cette occasion, devenir des instigateurs des stratégies de déstabilisation lorsque le régime qui les a ciblés vient au bout de son mandat et sollicite un nouveau mandat ou que le régime, à défaut de solliciter un nouveau mandat, positionne un dauphin à soutenir pour que la continuité de l’exercice du pouvoir soit défendue et protégée. Dans cet élan de repositionnement ou de réappropriation de la position politique qui leur aurait été arrachée, ils peuvent recourir à la violence électorale et mobiliser comme soutiens des poches régionalistes ou identitaires.

Comme on le voit, tout se cristallise autour de l’intégrité politique et de l’intégrité économique. Tout se cristallise autour de la reconnaissance de l’existence politique et de la protection ou non de ce qui pourrait être des possibilités économiques.

Quatrièmement, les réformes non consensuelles qui excluent de façon systématique certains acteurs politiques peuvent être considérées comme un terrain favorable à l´énonciation de la conflictualité électorale ou, plus largement, de la conflictualité politique. Ces acteurs exclus se considèrent comme des victimes d’une entreprise de réforme qui les vise nommément et qui a pour dessein de les gommer systématiquement de l’arène politique. Lorsqu’on en arrive là, on peut assister également à des violences électorales. A écouter les acteurs politiques, le cas de 2019 au Bénin peut s’inscrire dans ce champ qui prédispose, si l´on n´y prend garde, à la violence électorale.

Cinquièmement, la mauvaise gestion du contentieux électoral. Une gestion partiale ou partisane du contentieux électoral peut créer des frustrations parce que certains concurrents politiques, à partir de leur implication dans l’observation du processus électoral, peuvent voir clairement qu’on a voulu leur voler leur victoire. Donc, le manque de doigté dans l’acceptation du préjudice subi peut générer des actes de violence.

Sixièmement, la violence verbale. La violence verbale peut préparer et conduire à la violence physique électorale. Les prises de parole et les appels à la désobéissance civile peuvent être interprétés, dans certains cas, comme des signes avant-coureurs des violences physiques en période électorale.

Vous voyez bien que les sources des violences électorales sont multiples et variées. Lorsqu’on relit l’histoire politique du Bénin, on se rend compte que ces sources de violences sont perceptibles lors des rendez-vous électoraux qui ont marqué le renouveau démocratique au Bénin depuis 1990.Vue des manifestants à Bantè lors des violences préélectorales de 2021

Parlant des violences électorales de 2019 et 2021, quelles sont, d´après votre analyse, les sources de ces violences ?

En réalité, toutes les sources y sont présentes. A l´analyse, ce sont les réformes du système partisan qui n´ont pas pu emporter le consensus attendu des opposants lors des élections législatives de 2019. Et tout le monde a vu le tollé que ces réformes ont suscité. Les acteurs absents aujourd’hui au parlement ont jugé exclusives lesdites réformes. Selon eux, les réformes entreprises par le pouvoir les ont évincés du jeu électoral. Derrière ces acteurs exclus, se trouvent certaines régions. Donc, le volet régionaliste refait surface. Vous aurez constaté que ceux dont le leader charismatique se trouve être l’ancien président Boni Yayi se sont sentis mis de côté. A partir de l’absence du parti Force cauris pour un Bénin émergent (FCBE) d’alors à l’Assemblée nationale, vous avez la région septentrionale ou, pour être plus précis, le département des Collines jusqu’au Nord. À cette liste s´ajoute également le Parti du renouveau démocratique (PRD) qui disait être mis hors-jeu, hors hémicycle. En somme, à travers le PRD, une partie des populations de l’Ouémé s´est sentie exclue. Cette exclusion n’a pas été comprise et acceptée par les militants du grand Nord et, du coup, les violences de 2019 ont éclaté. Ces violences-là ont failli aboutir à la scission du pays en deux grandes parties : la partie septentrionale et la partie méridionale. A un moment donné, on ne pouvait pas quitter aussi facilement le Sud pour rallier le Nord.

En conséquence, toutes les raisons que j’ai évoquées pour décrire les sources de violences se retrouvent dans ces seules élections législatives de 2019.  

Maintenant, si on aborde le cas de l’élection présidentielle de 2021 qui a permis au chef d’Etat actuel de se faire réélire, on peut dire, sans aucun risque de se tromper, que nous sommes dans le continuum des élections législatives de 2019. Et il n’y a pas eu, malgré les déclarations contraires faites dans l´espace public, de candidatures relevant de ces partis d´opposition qui pensent avoir été écartés de la concurrence politique de 2019. Ceux-là qui l´avaient fait au nom de l’opposition ont été taxés d’avoir été entrepris par le pouvoir exécutif, puisqu´ils étaient qualifiés de marionnettes à la recherche de prébendes.   

Vous voyez bien qu’à la fin de 2021, le bras rigide de l’opposition ne s’était pas présenté à l´élection présidentielle et le pire s’en est suivi parce que non seulement l´opposition rigide a été désorganisée, mais également les acteurs politiques issus de son rang et qui avaient tenu un discours un peu musclé ou va-t´en-guerre se sont retrouvés en prison.

Les mêmes causes produisant finalement les mêmes effets, je suis arrivé à la conclusion que 2021 n’a pas permis de régler les problèmes de 2019. On va espérer que 2023 et 2026 donnent l’occasion de panser les plaies de ces deux rendez-vous électoraux (2019 et 2021).

Quand vous passez aux élections communales et locales de 2020, le quota de 10% imposé est aussi évoqué comme étant un critère de discrimination ou d´exclusion parce que, dans la pratique, c’est très difficile de l’obtenir. Le PRD avait plaidé pour que le gouvernement revoie ce pourcentage à l´occasion des élections législatives de 2023, afin de faciliter une meilleure représentativité (au sein de l´hémicycle) des partis politiques qui sont en règle.

boni-yayi-patrice-talon-nicephore-sogloLe président Patrice Talon et ses prédécesseurs Boni Yayi et Nicéphore Soglo lors du défilé militaire du 1er août 2022 à Cotonou

Le président Patrice Talon affiche depuis un certain temps une volonté d’ouverture : des rencontres avec ses prédécesseurs Boni Yayi et Nicéphore Soglo, la libération de certains opposants, etc. Pensez-vous qu’on est sur le bon chemin pour que des législatives sans heurts soient organisées en 2023 ?

Ces initiatives d´ouverture du président Patrice Talon contribuent certainement à l´apaisement du climat politique mais ne représentent pas, à elles seules, les solutions pouvant empêcher les violences électorales. Les consultations, les échanges avec les présidents d’institutions, avec les anciens présidents de la République et de l’Assemblée nationale et bien d´autres initiatives sont à encourager, mais ne remplacent pas le besoin d´aller à un consensus effectif ou de rendre effectivement inclusif le processus électoral. Si les acteurs politiques ne s´entendent pas sur un minimum, cela pourrait être la porte ouverte aux impondérables, à des situations d´escalades peu ou non maitrisables.

Par exemple, en 2019, on a assisté à des échanges, des concertations mais finalement cela n’a pas abouti à un consensus, tout comme cela n´a pas empêché les violences électorales. On va donc espérer que l’ensemble des initiatives qui sont prises actuellement débouchent sur un modus vivendi susceptible de ramener la balle à terre, d’amener les acteurs, qui hier s’étaient ligués contre le pouvoir en place, à se rendre à l’évidence que les choses ont changé positivement et qu’ils pourront participer aux élections dans des conditions plus ou moins équitables. S´ils ont ce sentiment, si ce qu’ils demandent trouvent une forme de solution à travers le dialogue politique, il va de soi qu’on aboutira à un modus vivendi à même de calmer les ardeurs. Cela suppose que tout serait mis en place pour aborder sereinement la concurrence politique de 2023.

Maintenant, si malgré ces échanges de bonne foi a priori, rien n’est obtenu concrètement, il y a trois possibilités.

Lesquelles ?
La première possibilité : le pouvoir en place met en œuvre une stratégie pour parvenir à contenir les velléités de violences électorales. Autrement dit, il déploie tout un arsenal sécuritaire ou un contingent de forces de dissuasion pouvant empêcher les violences électorales. La deuxième possibilité, c’est qu’il n’arrive pas à les contenir et les violences peuvent s'éclater. La troisième possibilité, c’est qu’il n’y ait pas de violences malgré l’absence de consensus. C’est possible que les populations concernées ou que les citoyens-électeurs soutenant ces partis qui se sentent exclus n’éprouvent pas le besoin de répondre favorablement à des appels à la contestation ou à la violence ou encore ne fassent rien non plus pour initier des actes de contestation et de violence électorales.

De ces trois possibilités, quelle est celle dont on se rapproche le plus au regard de vos éléments d’analyse actuels ?

Je ne veux pas être un oiseau de mauvaise augure ; c´est la raison pour laquelle je souhaite qu’on organise la concurrence politique en reconnaissant à chacun des acteurs sa place dans l’animation de la vie politique. Il y va de l´intérêt de tout le monde que les élections soient toujours organisées de façon inclusive et que toutes les parties prenantes qui remplissent les conditions puissent y participer en ayant le sentiment que celles-ci seront régulières, libres et sincères. Si tous les partis politiques ont le sentiment que les règles du jeu électoral ne favorisent pas certains au détriment d’autres, si tous les partis politiques ont le sentiment que le processus électoral répond finalement aux exigences de régularité, de liberté et de sincérité, il n’y aura pas, de mon point de vue, de la place pour la violence électorale puisque toutes les conditions de transparence auraient été réunies et, surtout, auraient mis tout le monde en confiance.

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