INVESTIGATION-REPORTAGE

Bénin : à Kétou, le commerce transfrontalier comme bouée de sauvetage des immigrées

( words)

A Kétou, commune du sud-est du Bénin, à la frontière avec le Nigeria, des femmes migrantes, venues d’horizons divers, s’investissent dans le commerce dans le but de reconstruire leur vie. Certaines réussissent à retrouver de l’espoir. Mais les défis ne manquent pas.

b

Lana, la trentaine, est semi-grossiste au marché d’Illara, à la frontière Bénin-Nigeria. Elle commercialise des articles pour bébé : couche, lotion, papier hygiénique, etc. Séparée de son mari, cette migrante originaire du Nigéria, a tenté l’aventure en 2018 sans un kopeck dans l’espoir de reconstruire sa vie loin des problèmes familiaux. Trois ans après son installation à Kétou, elle est parvenue à conjuguer au passé les souffrances endurées aux côtés du père de ses deux enfants. Elle a réussi à se constituer un capital et peut se targuer d’avoir tiré son épingle du jeu.  « Le commerce marche, j’apprends à vivre de nouveau. Même si mes enfants me manquent, je suis au moins à l’abri du besoin et des soucis conjugaux. Je fais de belles recettes ici à Illara », se réjouit-elle.

Lana se félicite d’être parmi les semi-grossistes et se projette grossiste d’ici deux ans au regard de ses économies et un système de marketing qu’elle organise autour de son commerce.  « Très tôt le matin, je m’installe avant mes concurrentes et j’approvisionne les premiers clients avec quelques bonus que je récupère sur d’autres articles dans la journée. Ceci me permet d’avoir de grosses entrées que je réinvestis rapidement », renchérit-elle.

Nawalath, une autre immigrée, a dû s’armer pour refaire sa vie. « J’ai démarré en tant que vendeuse ambulante avant de trouver un stand dans le marché grâce à mes efforts et l’aide de bonnes volontés », témoigne-t-elle. Elle dit devoir sa renaissance à son sens de sacrifice et d’endurance. Dès son arrivée à Kétou, elle a dû enchainer les petits boulots : lessiveuse, domestique, agent d’entretien du marché avant de faire la rencontre d’une grossiste de boissons en plastique, une septuagénaire qui lui confiait des livraisons ponctuelles à effectuer auprès d’autres vendeurs. Chemin faisant, l’idée de sonder les alentours à la conquête des populations riveraines est née.

Comme cette jeune nigériane, nombreuses sont ces migrantes qui au début ne savaient par quel bout prendre pour reconstruire leur vie tant sur le plan économique qu’affectif. Pour sortir la tête de l’eau à Kétou, situé au sud-est à la frontière avec le Nigeria, celles qui vivent du commerce rivalisent de stratégies pour écouler leurs produits. « Le commerce est presque l'un des rares secteurs qu’embrassent les femmes migrantes, surtout lorsqu'elles n'ont aucune qualification qui leur procure un revenu permettant de subvenir un tant soit peu aux besoins fondamentaux », explique Alix Servais Afouda, enseignant-chercheur et géographe-économiste.

Boissons, couches pour bébé, lafou, taux de change

Les migrantes rencontrées à Kétou font dans le commerce de boissons en plastique, couches pour bébé, savon, huile rouge, farine de Lafou, lingerie et autres artifices de beauté. Ces produits se vendent comme des petits pains à Illara.

Installée à la frontière depuis 5 ans, Honorine est devenue une grossiste d’huile rouge. Aidée dans cette activité par deux employés et quelques conducteurs de taxi-moto, elle peut livrer des dizaines de bidon de 25 litres par jour. La quarantaine, elle s’est rapidement faite une place de choix dans ce domaine « Mes recettes hebdomadaires tournent autour du million. Seule, je n’y arrive plus. C’est pourquoi je sollicite tout ce qui m’entoure. Le travail se fait en équipe et ça me soulage »

Lafou, c’est le repas prisé des Kétois. Ce plat, réalisé à base de farine de manioc dont seuls les initiés en maitrisent le processus de transformation, est devenu un véritable business. Qu’elles soient du Togo, du Nigéria ou même du Bénin, les férues du business de la farine de lafou s’approvisionnent chez les autochtones, constitués en groupement. « Nous nous procurons les sacs de la farine de lafou chez les femmes de Kétou. Nous recevons la commande tous les trois ou quatre jours par le biais des transporteurs. C’est rentable et chacun y trouve son compte », explique Aya, grossiste rencontrée à la frontière.

Venue du Cameroun avec sa jeune sœur et deux enfants, elle s’est jetée à l’eau tant elle avait de bouches à nourrir. « Au début, je n’y croyais pas mais très rapidement, j’ai intégré le cercle des femmes qui le font. Mes économies me servent d’investissement dans les champs de manioc afin de gagner la confiance des producteurs et de garantir mes commandes », précise-t-elle. Grâce aux revenus du commerce, la famille d’Aya arrive à joindre les deux. Elle scolarise ses enfants et finance l’apprentissage de la couture par sa sœur.

Les aléas du taux de change entre le Naïra et le Franc CFA est une réalité à laquelle sont confrontées les commerçantes du marché frontalier à Illara. La conversion est le premier acte à poser avant toute opération commerciale. Acheteur et revendeur s’arment de vigilance pour ne pas se faire gruger. « Le moindre franc compte. Rien n’est à laisser au hasard. Il n’existe pas un taux fixe pour les changes. Ça vacille et les cambistes y vont parfois à la tête duclient et en fonction de la transaction à effectuer », explique Joy, originaire du Nigéria.

Pas facile d’exister ailleurs sans papier

Selon le docteur Alix Servais Afouda, géographe-économiste, la logique de la migration étant la recherche des moyens pour vivre mieux, la seule activité qui semble intéressante pour les femmes migrantes et qui est à portée de main le plus souvent, c'est soit les services soit le commerce. Elles sont confrontées à plusieurs défis. N’étant pas dans leur pays d’origine, elles ne bénéficient pas de toute la légitimité juridique pour faire prévaloir leurs droits, accéder aux arènes de financement pour fructifier leurs affaires.

Souvent perçues comme des étrangères, ce n'est pas toujours évident ni aisé pour elle d'exercer dans un secteur où la concurrence est de plus en plus forte. La seule possibilité qui s’offre est le commerce informel. « Le commerce de détail est le premier point de départ. Et à partir du moment où des revenus sont engrangés, capitalisés, elles peuvent passer du détail au semi-grossiste et au grossiste puis être à l'international autant que possible », souligne l’expert.

Des analyses que corroborent les récits de certaines migrantes qui ont essayé en vain de s’insérer dans des groupements de femmes afin de bénéficier des services de microfinances. « J’ai quitté mon pays dans des conditions qui ne m’ont pas permis de rassembler mes pièces d’identité. Résultat, il m’est difficile de m’insérer encore moins d’espérer un quelconque soutien financier d’une structure sans évoquer la question des garantis avant de solliciter un prêt. Dans un pays d’autrui sans avoir été à l’école, à quoi peux-tu t’attendre », relate, Jeanne, originaire du Togo.

Banouto Digital

Vous aimez une presse libre et de qualité. Alors offrez-vous un accès illimité à Banouto Digital en souscrivant à un des abonnements moins chers.
1500 F CFA/mois ou 15.000 F CFA/An.

Abonnez-vous

A lire aussi ...