INVESTIGATION-REPORTAGE

Bénin : psychose et peur à Bantè et Savè à l’approche des législatives de 2023

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A Bantè et Savè, communes du centre du Bénin marquées par des violences électorales en 2019 et 2021, de nombreux habitants sont dans la psychose et la peur, à l’approche des législatives de 2023. Les autorités locales se veulent rassurantes voire menaçantes. Enquête.

save-villeSavè est encore sous le choc des violences électorales de 2019 et 2021

Aboussetou a vraisemblablement la phobie des élections désormais. Commerçante à Bantè, la quinquagénaire est une victime des violences d’avant la présidentielle 2021 au Bénin. Elle-même a été blessée par balle au cou. « La petite sœur de mon mari a été tuée par balle perdue », confie-t-elle les yeux larmoyants. Depuis ce triste épisode, la mère de famille, dont la demeure porte encore les marques d’impacts de balle avec de grands trous dans le mur de la façade, est troublée à l’évocation du mot ''élection''. « Depuis les violences, quand j’entends parler d’élection, même dans un autre pays, j’ai peur ».

Au Bénin, les élections législatives de 2019 et la présidentielle de 2021 ont été marquées par des affrontements entre des forces de l’ordre et de sécurité et des manifestants. Les communes de Bantè, Savè et Tchaourou, dans le département des Collines au centre du pays, étaient les principaux foyers des tensions. « Les voies étaient barricadées à divers endroits par les manifestants armés, les militaires essayaient de les disperser. On entendait des coups de feu crépiter », se rappelle un habitant de Savè. Ces violences ont causé de nombreuses pertes en vie humaine. En 2019, au moins quatre personnes ont perdu la vie dans les violences post-électorales des 1er et 2 mai, selon Amnesty International. Les violences d’avril 2021 n’ont fait, officiellement, aucun décès. Mais au moins cinq personnes sont décédées, selon les informations de Banouto confirmées par le rapport de la Commission béninoise des droits de l’Homme sur l’état des droits de l’Homme au Bénin.

Encore « sous le choc »

A l’approche de nouvelles élections législatives prévues en janvier 2023, de nombreux habitants de Bantè sont envahis par la crainte de nouvelles violences. « Aujourd’hui, il y a la peur partout », confie Calixte, cultivateur basé à Bantè, depuis 2016. Homme de foi, il apprend que dans son église, des séances de prière sont organisées régulièrement pour que les violents évènements de 2019 et 2021 ne se répètent en 2023. « Ça me fait peur. On ne sait pas si ce qui s’est passé avant ne va pas reprendre », s’inquiète un sexagénaire à Atokolibé, village de l’opposant Komi Koutché. Pendant les violences lors de la présidentielle 2021, suite à une fausse rumeur d’envoi de militaires pour éliminer les habitants du village, il avait pris le chemin du champ avec sa famille avant de revenir sur ses pas. Aujourd’hui, tout en espérant que les prochaines élections ne soient synonymes de violences, le cultivateur ne cache pas qu’il réfléchit à l’idée de se déplacer une nouvelle fois.

A Savè, la population est également craintive à mesure que s’approche le 8 janvier 2023, date de la tenue des prochaines législatives. Au point de ne plus vouloir entendre parler de la politique. « Quoi ? Violences électorales, je ne suis pas politicienne », a réagi une jeune dame rencontrée vendredi 24 juin 2022 juste à côté de la mairie de Savè. Cela, avant même d’entendre la question qui allait lui être posée.

« Je ne veux plus parler de la politique », s’interdit un autre habitant rencontré dans l’enceinte de la mairie.

Présenté comme une des victimes des violences électorales dans la commune en raison de son activisme politique, il affirme s’être reconverti dans les affaires. « Je ne veux pas faire de commentaires déplacés et qu’on me retire le peu que je gagne maintenant », craint-il, hâtant les pas vers le bâtiment principal de la mairie. Contactés, de nombreux acteurs politiques de la commune qu’ils soient de l’opposition ou de la mouvance n’ont pas souhaité s’exprimer sur le sujet. « Les gens sont encore sous le choc », fait constater Bachabi, un observateur de la vie politique dans la commune de Savè.

Le bâton et la carotte

comlan-fagbemon-maire-banteFagbémon Comlan, maire de la commune de Bantè

Les maires de Savè et de Bantè sont persuadés que la violence est désormais conjuguée au passé dans leurs communes respectives.

« Nous avons tous compris aujourd’hui que les violences électorales n’ont pas de sens et n’ont aucune finalité. Quel objectif l’on veut atteindre en usant de la violence ? Je n’en vois pas.

A partir de ce moment, je pense que c’est déjà passé. Je suis très heureux que la population elle-même ait compris que quand on fait le point, on n’y gagne rien. Au contraire, on en perd sérieusement, inutilement, gratuitement. Voilà pourquoi, je suis certain que les prochaines échéances électorales iront comme sur des roulettes. Et il ne peut en être autrement », assure Dénis Oba Chabi, maire de Savè. « Cette fois-ci, Bantè ne va pas s’illustrer négativement par rapport à ces élections », martèle le maire Fagbémon Comlan de la commune de Bantè avant de promettre : « Nous veillerons à ce que les choses se passent bien tant que nous sommes encore là ».

En vue d’élections législatives apaisées en 2023, les autorités communales confient mettre en œuvre de nombreuses actions de sensibilisation. « Tous les jours nous, on se parle. Chaque fois qu’on a une occasion de sortie, nous faisons de la sensibilisation », confie le maire de Bantè. L’autorité communale de Bantè apprend que la sensibilisation est orientée sur le respect des textes de la République. « Ce sont des messages pour dire aux citoyens que vous soyez organisation politique, mouvement politique et que vous vous organisez pour aller contre les textes, vous serez sanctionnés. Si vous n’êtes pas d’accord, vous saisissez les juridictions compétentes. Mais aller s’organiser pour susciter de la violence, non », a-t-il fait savoir.

A Bantè, outre les autorités communales, des organisations de la société civile font également des sensibilisations pour la paix et la non-violence. Au nombre de ces organisations, l’Association des volontaires pour le secours et l’assistance humanitaire (AVOSAH). L’organisation non gouvernementale créée en 2002 affirme avoir fait le tour de tous les arrondissements pour expliquer à la population que « la violence n’est pas la meilleure manière de manifester son ras-le-bol et exprimer son mécontentement ».  Elle dit avoir aussi installé dans les villages et arrondissements de la commune de Bantè, des comités pour la paix et la non-violence. Ces comités de paix et de non-violence, selon Maadariath Sina Ounegui, chargée de programme de l’ONG AVOSAH, font l’alerte précoce. Dans la perspective d’élections sans violences en 2023, un comité intercommunal de paix a été installé. Le comité intercommunal regroupe l’ensemble des communes du département des Collines et les communes de Bassila et Tchaourou. En juillet 2021, l’ONG a fait signer, une charte pour la paix et la non-violence dans la commune de Bantè aux acteurs politiques, élus, chefferies traditionnelles, aux forces de défense et de sécurité, aux leaders d’opinion et aux organisations non gouvernementales. A travers la charte, les filles et fils de la commune prennent la « ferme résolution », entre autres, à ne plus « vivre les violences électorales et politiques sous quelques formes que ce soit » dans leur localité, à « utiliser la politique pour le développement de leur localité et non comme une arme d’autodestruction ».

non-violence-electorale

Garantes de la sécurité dans leur territoire, les autorités communales ne font pas que de la sensibilisation. Elles entendent également sanctionner tout acte de violence.

« Aujourd’hui dans la commune de Savè, nous nous connaissons tous. On sait qui est qui et qui fait quoi. Chaque fois que j’ai l’opportunité de leur parler, je n’hésite pas, et je ne me garde pas de leur dire la vérité : ''rien ne sera plus comme avant''. Celui qui commettra la moindre incartade, je dis bien la moindre incartade pour créer de trouble, je ne le raterai pas, quel qu’il soit, je ne le raterai pas », prévient le maire de Savè.

De son côté, le maire de Bantè n’entend pas couvrir les fauteurs de troubles. « Un acteur qui se met au travers de la loi sera systématiquement dénoncé, il ne sera pas protégé », fait savoir Fagbémon Comlan, un peu comme pour dire qu’à côté de la carotte se trouvera le bâton.

Des jalons pour des élections inclusives ?

 « Les violences sont principalement dues à l’exclusion », a expliqué Cléophace Assan, jeune acteur politique de la commune de Bantè. Lors des législatives d’avril 2019, seuls deux partis politiques se réclamant de la mouvance présidentielle s’étaient partagés les quatre-vingt-trois sièges du parlement. En 2020, la Force cauris pour un Bénin émergent (FCBE) est le seul parti d’opposition qui a pu participer aux élections communales aux côtés d’autres formations de la mouvance présidentielle. Accusée d’être de connivence avec le pouvoir, la formation politique dirigée par Paul Hounkpè, chef de file de l’opposition, a participé également à la présidentielle 2021 face à deux duos dont celui du président Patrice Talon. Mais de nombreuses candidatures de plusieurs personnalités dont celles Reckya Madougou, ex-ministre de la justice de Boni Yayi et ancienne conseillère spéciale du président togolais Faure Gnassingbé, et du constitutionnaliste Joël Aïvo ont été recalées par la Commission électorale nationale autonome (CENA). Cela, pour défaut de parrainage.

« Dans chaque zone, la population a quelqu’un qu’elle suit. Quand on dit que le parti de celui-là qu’on suit est exclu, ça frustre. Et quand on n’arrive pas se contrôler, on pose des actes qu’on regrette après », a fait savoir le jeune acteur politique. « Avant, X ou Y, s’il a les moyens, peut participer aux élections. On comptait jusqu’à vingt-quatre (24) voire trente-deux (32) partis aux élections. Depuis que le régime actuel est venu au pouvoir. On a constaté que toutes les portes sont verrouillées. Les élections se limitent désormais à deux partis, les partis du régime. C’est cela qui a fâché les populations et conduit à des violences », renchérit Fidèle Gountou, habitant de l’arrondissement d’Atokolibé, dans la commune de Bantè.

Justifiant l’absence de l’opposition au parlement après les législatives de 2019, le secrétaire général adjoint du gouvernement et porte-parole du gouvernement, Wilfried Léandre Houngbédji, estime que c’est de la faute de l’opposition.  « Vous savez très bien que 2019, la genèse de cette Assemblée nationale, où ne sont présents que deux partis soutenant le pouvoir, remonte au déni par l’opposition de sa propre signature. Quand les difficultés sont apparues et que le chef de l’Etat les (les partis politiques, ndlr) a rencontrés pour dire d’aller s’accorder au parlement, de faire les modifications nécessaires et que lui, il promulguerait les lois, ils ont abouti à un modus operandi sanctionné par un document paraphé et signé par les représentants de toutes les parties. Et quelques heures après, les deux représentants de l’opposition ont renié leurs signatures », a rectifié le porte-parole du gouvernement au siège de Banouto, début juin 2022, lors d’une séance d’échange avec des journalistes de la presse en ligne. Le secrétaire général adjoint du gouvernement assure que l’Exécutif n’a jamais empêché quelqu’un de participer à une élection.

S’agissant des élections à venir, le porte-parole du gouvernement assure que l’Exécutif remplit convenablement le rôle qui est le sien pour une élection inclusive. « Si entretemps, les gens ont usé de la violence, c’est parce qu’ils se disaient que les élections n’étaient pas inclusives. Alors qu’aujourd’hui, le président de la République lui-même est en train de poser les jalons pour que les joutes électorales qui s’annoncent soient des joutes de la fête où tout le monde doit pouvoir s’y trouver », appuie le maire de Savè.

Le président Patrice Talon pose des actes en vue de la décrispation de la tension politique qui couve depuis 2019.  Rencontres avec ses prédécesseurs Boni Yayi et Nicéphore Soglo, libération de plusieurs opposants en détention pour des faits liés aux violences électorales de la présidentielle 2021, invitation des principales formations politiques de l’opposition aux festivités marquants le 62e anniversaire de l’indépendance du pays…Suffisant pour garantir la tenue des législatives sans heurts en 2023 ?

« Ces initiatives d'ouverture du président Patrice Talon contribuent certainement à l´apaisement du climat politique mais ne représentent pas, à elles seules, les solutions pouvant empêcher les violences électorales. », commente Dr Patrick Hinnou, sociologue-politiste, expert en gouvernance démocratique.

Selon l’enseignant-chercheur à l’Université d’Abomey-Calavi, les consultations, les échanges avec les présidents d’institutions, avec les anciens présidents de la République et de l’Assemblée nationale et bien d´autres initiatives sont à encourager, mais « ne remplacent pas le besoin d´aller à un consensus effectif ou de rendre effectivement inclusif le processus électoral ». « Si les acteurs politiques ne s´entendent pas sur un minimum, cela pourrait être la porte ouverte aux impondérables, à des situations d´escalades peu ou non maitrisables », avertit-il. Car, rappelle Dr Patrick Hinnou, « en 2019, on a assisté à des échanges, des concertations mais finalement cela n’a pas abouti à un consensus, tout comme cela n´a pas empêché les violences électorales ».

Encore dubitatif quant à la bonne foi de l’Exécutif, un habitant de Bantè est plutôt parabolique : « On dit souvent dans notre dialecte, on peut amener le cheval au marigot mais on ne peut pas forcer le cheval à boire l’eau du marigot. Nous sommes déjà au marigot, mais qu’on ne nous force pas à boire l’eau ».

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