Personnel militaire de la société privée russe Wagner à Gossi, au Mali. © Armée française via AP/SIPA
De Wagner à Africa Corps, une coopération militaire coûteuse aux résultats contestés. Depuis la rupture progressive avec les partenaires occidentaux et le retrait de l’opération française Barkhane, les autorités maliennes ont fait le pari d’un partenariat sécuritaire avec la Russie. Dès fin 2021, des paramilitaires russes - d’abord du groupe Wagner puis, depuis 2025, de la structure étatique Africa Corps - appuient l’armée malienne dans la lutte contre les groupes djihadistes et les rébellions armées.
Mais derrière ce soutien militaire se cache une facture particulièrement lourde pour l’État malien, un pays confronté à une économie fragile et à une crise sécuritaire persistante.
Une alliance budgétivore
Selon plusieurs sources diplomatiques et sécuritaires, indique Reuters, l’accord conclu entre Bamako et les mercenaires russes prévoit un paiement d’environ 10 millions de dollars par mois, soit près de 6 milliards de francs CFA, pour des missions de formation militaire, de protection de responsables politiques et d’appui aux opérations de l’armée malienne.
Cette rémunération représente un effort financier considérable pour un pays dont le budget national reste limité et fortement dépendant de l’aide internationale. Au total, le partenariat sécuritaire avec les mercenaires russes aurait coûté près de 900 millions de dollars entre 2021 et 2025, selon des estimations citées par plusieurs analyses sur la présence russe au Sahel. Pour compenser ces dépenses, certains analystes évoquent également des paiements indirects, notamment par l’accès privilégié à certaines ressources minières ou par des avantages économiques accordés aux entreprises liées aux réseaux russes.
En 2022, des responsables américains avaient déjà averti que ce contrat risquait de détourner des ressources nécessaires aux forces armées maliennes et aux services publics.
Pour compenser ces dépenses, le gouvernement malien procèderait par des paiements indirects, notamment par l’accès privilégié à certaines ressources minières ou par des avantages économiques accordés aux entreprises liées aux réseaux russes.
« J'ai des raisons de croire que la facture du gouvernement malien pour les services de Wagner s'élève à 10 millions de dollars par mois. Je ne sais pas d'où le gouvernement malien tire une telle somme. Je pense donc qu'il devra payer en nature, avec des ressources naturelles comme l'or, d'autres minéraux, des pierres précieuses, ce genre de choses, car je ne vois pas comment il pourrait réunir 10 millions de dollars en espèces chaque mois. », déclarait à ce sujet, le commandant Stephen Townsend de l'US AFRICOM.
Un réseau politico-militaire russo-malien au cœur du dispositif
A la genèse de cette coopération, se trouve un réseau étroit entre officiers maliens et intermédiaires russes. Surnommé “L’homme de Moscou à Bamako”, l’actuel ministre de la défense Sadio Camara, est souvent pointé comme l’architecte du rapprochement stratégique russo-malien.
Ce réseau, composé d’officiers maliens proches du pouvoir et de coordinateurs russes, facilite l’implantation logistique des paramilitaires, l’organisation des opérations conjointes et la gestion des contrats. Les autorités américaines ont même sanctionné certains responsables maliens accusés d’avoir contribué à l’expansion des activités du groupe Wagner dans le pays.
« Les mesures prises aujourd’hui mettent au jour les principaux responsables maliens qui ont joué un rôle déterminant dans l’implantation du groupe Wagner au Mali ces deux dernières années », a déclaré Brian E. Nelson, sous-secrétaire au Trésor chargé du terrorisme et du renseignement financier, justifiant les sanctions américaines. Pour lui, « Ces responsables ont exposé leur population aux activités déstabilisatrices et aux violations des droits humains perpétrées par le groupe Wagner, tout en facilitant l’exploitation des ressources souveraines de leur pays au profit des opérations du groupe Wagner en Ukraine. »
Depuis la mort d’Evgueni Prigojine, fondateur de Wagner, en 2023, la Russie a entrepris de restructurer sa présence militaire en Afrique. Au Mali, les combattants de Wagner ont progressivement été remplacés par Africa Corps, une structure directement supervisée par le ministère russe de la défense.
Selon des sources sécuritaires, environ 1 500 paramilitaires russes seraient aujourd’hui déployés au Mali dans ce nouveau dispositif.
Une efficacité militaire contestée
Malgré ces moyens financiers importants, l’impact de cette présence russe sur la situation sécuritaire demeure largement contesté. Des études soulignent que les forces russes n’ont pas réussi à restaurer durablement la sécurité dans le centre et le nord du pays, où les groupes djihadistes restent actifs.
Les méthodes employées - souvent brutales -sont décriées et jugées sources d’aggravation des tensions locales et affaiblissant la coopération avec les populations, pourtant essentielle dans la lutte contre les insurrections. L’European Council on Foreign Relations souligne des “opérations militaires qui, bien que d'une portée limitée, sont souvent dévastatrices pour les populations civiles locales.”
La transition vers Africa Corps n’a pas empêché les revers militaires. En juin 2025, quelques jours seulement après son déploiement officiel, un convoi de l’armée malienne accompagné de paramilitaires russes a été attaqué près d’Aguelhok, dans la région de Kidal. Plusieurs véhicules ont été détruits et des combattants russes figureraient parmi les morts ou les prisonniers.
Moins d’un an après cet incident, le Jnim a revendiqué une embuscade meurtrière tendue le 9 mars à un convoi de l'armée malienne et de ses partenaires russes de l'Africa Corps près de Nampala, région de Ségou, non loin de la frontière mauritanienne.
Les paramilitaires russes au Mali font également face à des accusations graves d’atteintes aux droits humains. Des enquêtes journalistiques ont documenté des détentions arbitraires, des actes de torture et des exécutions extrajudiciaires attribués à des mercenaires opérant aux côtés de l’armée malienne.
L’épisode le plus controversé reste l’opération menée à Moura en mars 2022, au cours de laquelle environ 500 civils auraient été tués lors d’une opération antiterroriste impliquant soldats maliens et combattants russes, selon des organisations de surveillance des conflits.
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