Jerry Sinclair, Styliste, créateur béninois
Artisan du mérite, alliant création et exigence de sens, le Béninois Jerry Sinclair s’est fait une place de choix dans l’arène de la mode. Teint clair, crâne rasé, barbe pleine mais soigneusement taillée dessinant les contours du visage, yeux ornés de lunettes à monture rectangulaire et sombre, il est dans la quarantaine. Et contrairement à ce que certains pourraient croire, Jerry Sinclair n’est point un sobriquet. Il est né Jerry Sinclair Aguénoukoun.
Son travail accompagne des figures qui comptent, à des moments qui engagent l’image du pays. Il a notamment signé des tenues d’acteurs dans la série à succès Charles Ornel, la tenue d’apparat des Guépards pour la CAN Maroc 2025. Sa touche de création habille également d'éminentes personnalités béninoises.
Pour le voir, Banouto s’est rendu à son atelier au quartier Akpakpa Gbèdjèwin, dans le 4ᵉ arrondissement de Cotonou, capitale économique du Bénin. À la porte de son laboratoire de couture, un message qui ne passe pas inaperçu : « Accès interdit ». Il nous permet tout de même de déroger à cette règle. Dans son atelier, Jerry Sinclair ne joue pas au patron qui observe ‘‘ses apprentis’’ travailler. Il dit ne pas arriver à rester à ne rien faire.
Devant une table envahie de tissus, le créateur examine une pièce rayée aux nuances sobres, gris et noir appelée Tako au nord du Bénin. Le regard baissé, absorbé, comme s’il lisait dans la matière elle-même. Chaque pli, chaque ligne semble interroger une décision à venir. Puis, il prend des notes dans son bloc-notes.
Pour s’extraire du bruit des machines, l’échange se poursuit dans son bureau. Là, on retrouve un modèle de la tenue Tako d’apparat des Guépards pour la CAN Maroc 2025. Il l’a porté à un mannequin de vitrine. Dans son bureau, on retrouve également plusieurs blocs-notes et des livres. « Je lis beaucoup, j'écris beaucoup et je dessine beaucoup », explique-t-il.
Dès les premières minutes de nos échanges, on comprend toute de suite que Jerry Sinclair ne parle pas que mode. Il s'interresse aussi à la culture en générale, au sport, à l'economie mais aussi à la politique. Le personnage impressionne par son niveau de culture générale.
Jerry Sinclair ne parle pas de mode comme un simple jeu esthétique. « Je ne conçois pas la mode comme un exercice décoratif, mais comme un langage », explique-t-il, évoquant un travail pensé comme narration et responsabilité.
Son parcours, volontairement non linéaire, éclaire cette posture. Journalisme sportif, télécommunications, banque : des univers éloignés de la couture, mais structurants. Il jure que ce parcours a forgé son exigence parce qu’il a appris tôt que « l’erreur coûte cher, que l’image engage, et que la crédibilité se construit dans la durée ».
« Mes erreurs ont été fondatrices. Mes premières reconnaissances, jamais gratuites. Cette trajectoire m’a appris à ne rien laisser au hasard », soutient-il. Le journaliste, renchérit-il, « observe, le communicant structure, le financier anticipe. Le créateur, chez moi, est nourri par ces regards », dit-il.
Le vêtement comme langage
Chez Jerry Sinclair, le geste créatif naît rarement face à une machine. Il surgit d’une tension, d’un vide à combler, d’une image absente. Ensuite seulement viennent la recherche, le dessin, le prototype. « Le vêtement ne vit vraiment que lorsqu’il est porté », rappelle-t-il, soulignant l’importance de l’usage et de la réception.
S’il y a un message que Jerry Sinclair cherche indubitablement à véhiculer à travers ses créations, c’est la dignité. Pour lui, l’héritage n’est pas un musée, mais une matière vivante à prolonger. « Mes pièces cherchent à dire que l’élégance peut être à la fois enracinée, contemporaine et consciente. Je cherche par ailleurs à diffuser la dextérité de nos artisans », explique-t-il.
Cette philosophie a guidé son travail lors de l’édition 2025 du Mois de la mode, où il a assuré à la fois la direction de création et la production. Une expérience qu’il évoque comme une démonstration : innover sans rompre, avancer sans effacer.
Son attention aux mannequins s’inscrit dans la même logique. Un défilé, insiste-t-il, n’est pas une vitrine d’objets mais une mise en mouvement de personnes. Le respect, selon lui, se lit toujours dans le rendu final.
Entre fierté et recul
Bien qu’il habille des figures publiques, Jerry Sinclair ne s’emballe pas. Il dit être animé d’un sentiment « de fierté et de recul ». « On comprend que le vêtement dépasse l’individu. Il devient archive, symbole, mémoire. Cela oblige », reconnaît-il d’un ton amusé.
Lucide sur l’état de la mode béninoise, Jerry Sinclair la juge en mutation, plus consciente, « mais encore fragile ». Il appelle à la structuration, à la transmission, à la création de cadres durables. « Mon rôle est autant artistique que pédagogique », dit-il.
À ceux qui s’interrogent sur la longévité dans un milieu aussi exposé, Jerry Sinclair oppose une règle simple : la cohérence. Savoir dire non, ne pas confondre visibilité et sens, accepter de ne pas plaire à tous. « Sinon, on ne dort pas en paix », résume-t-il, sobrement.
Dans dix ans, Jerry Sinclair ambitionne d’être « une marque solide, enracinée, transmise. Une mode béninoise plus structurée, exportable sans se trahir. Et un récit laissé derrière moi : celui d’un créateur qui aura tenté de faire juste, plus que de faire du bruit ».
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