Capture d'écran d'un compte TikTok qui fait la publicité de produits abortifs
Sena a 19 ans lorsqu'elle se retrouve face à une grossesse non désirée en août 2025. Craignant la réaction de sa tutrice qui, selon ses dires, aurait pu la tuer en apprenant la « mauvaise nouvelle », elle décide de ne pas garder la grossesse. La loi nᵒ 2021-12 du 20 décembre 2021 lui permet de solliciter l’interruption volontaire de grossesse auprès d’un médecin officiant dans une structure sanitaire compétente, « lorsque la grossesse est susceptible d'aggraver ou d'occasionner une situation de détresse matérielle, éducationnelle, professionnelle ou morale » incompatible avec son intérêt ou celui de son enfant à naître, précise l’article 17-2.
Selon l'article 8 du décret n° 2023-151 du 19 avril 2023 fixant les conditions d'interruption volontaire de grossesse, l'IVG ne peut être pratiquée que dans une formation sanitaire disposant d'une maternité, d'un service de gynécologie obstétrique ou d'une unité d'orthogénie, ainsi que d'un personnel qualifié, d'un plateau technique approprié et d'un service d'accueil et d'information.
Mais Sena ne se tourne pas vers une structure médicale agréée. C'est une amie qui lui parle d'un vendeur, « discret », opérant en plein cœur de Cotonou. Elle prend son numéro puis le joint. « Je l'ai appelé et il m'a vendu le médicament à 4 500 francs dans le temps », nous confie-t-elle.
Pour comprendre le fonctionnement de ce commerce, Banouto obtient à son tour le contact du commerçant chez Sena. Le mardi 10 juin 2026, aux environs de 22h, nous le composons. « Je suis désolé de l'heure tardive à laquelle je vous appelle. Je sais qu'il se fait tard mais je ne peux pas dormir sans vous appeler. J'ai ma copine qui est enceinte et je voudrais lui faire avorter », lui avons-nous affirmé.
À l'autre bout du fil, le commerçant mord à l'hameçon sans hésiter. « D'accord, pas de soucis », répond-il. « J'espère que le produit est disponible », insistons-nous pour en avoir le cœur net. « Oui, tout ce que vous voulez est disponible », assure-t-il, laconique et sûr de lui.
Le lendemain matin, à 6 h 36, c'est le commerçant qui rappelle, mais avec un numéro différent de celui sur lequel nous l’avons contacté la veille. « Je suis déjà en ville à Ganhi », nous annonce-t-il avant de nous convier à un carrefour non loin de la cathédrale Notre Dame de la Divine Miséricorde.
Nous nous y rendons vers 15h. De loin nous l’appelons pour savoir s’il est toujours sur les lieux. Il répond par l'affirmative en précisant qu’il quittera l’endroit à 17h. Nous l’identifions depuis notre position. Il tient en main un sac des plus ordinaires, en apparence identique à celui de n'importe quel passant.
Approché, il nous tend un sachet de couleur noire. « La chose est dedans », nous informe-t-il. Et quand nous tentons de faire sortir le médicament, il se montre prudent. « Ne l’ouvrez pas ici, quelqu’un pourrait nous voir », lance-t-il. Il est prolixe une fois la confiance établie. En dehors des produits abortifs, il confie vendre également des médicaments aphrodisiaques, tous aussi illicites. Son modus operandi, dévoile-t-il, consiste à « ne pas avoir un lieu précis de vente ».
Les jours suivants, nous poursuivons les échanges avec lui via WhatsApp. Il se dit prêt à nous livrer ses « produits » au carrefour Kpota. « Une fois là, il ne s’agira pas de beaucoup parler, donc il faut dire le nombre de comprimés que tu veux, je vais les emballer pour toi. (...) Pas besoin de se retrouver là pour faire des vérifications du contenu de l’emballage (…) Je te remets l’emballage et tu me remets l’argent et chacun continue son chemin », explique-t-il dans une note vocale WhatsApp.
Un marché aux mille visages
À Godomey, l'un des quartiers les plus populeux de la commune d'Abomey-Calavi, au sud du Bénin, une vendeuse opère devant une maison, à même la rue. Mais contrairement au commerçant rencontré à Ganhi, elle ne travaille pas en plein jour, selon l’un de nos informateurs. Son commerce commence à 20h. Elle expose dans une boîte transparente des produits d'hygiène bucco-dentaire : pâtes dentifrices et brosses à dents.
Lors de notre visite, nous nous sommes présentés en tant que journalistes. Elle se montre d'abord méfiante lorsque nous l'interrogeons sur un produit abortif qu'elle vendrait, selon nos informations. « Je ne vends pas ces genres de produits », nous répond-elle dans un premier temps.
Nous appelons alors devant elle la personne qui nous a informés de ses activités. Notre source réaffirme que c'est bien chez elle et qu'elle en a acheté il y a quelques semaines. Cette femme d'âge mûr finit par affirmer qu'elle vendait des médicaments, mais pas abortifs. Elle dit avoir arrêté ce commerce depuis quelque temps. Interrogée sur les raisons de cet arrêt, elle explique avoir appris que les médicaments étaient détournés de leurs indications principales à des fins d'interruption de grossesse.
Nous nous éloignons de son étalage et l'observons de loin. De 21h12 à 23h05, heure à laquelle elle quitte les lieux, près d'une dizaine de silhouettes, hommes et femmes confondus, sont venues se procurer des produits auprès d'elle. De notre position, nous n'avons pu déterminer la nature de ces achats.
Nous avons néanmoins remarqué que pour servir certains clients (trois dont une femme), la vendeuse se retirait dans un recoin en forme de couloir situé derrière son emplacement, avant de revenir avec des produits qu'elle dissimulait sous son pagne. Nos tentatives pour accoster l’un d’entre eux afin de les interroger sur ce qu’ils ont réellement acheté sont restées vaines.
Le commerce de l’IVG sur les réseaux sociaux
L'espace numérique est devenu, lui aussi, un terrain fertile pour ces vendeurs. Sur TikTok, des comptes aux noms explicites comme « Avortement 2290 » proposent ouvertement des médicaments abortifs. Le 14 juillet 2025, le Centre national d'investigations numériques (CNIN) a annoncé sur sa page Facebook avoir interpellé les auteurs d'un tel compte.
Selon la cellule spécialisée, « le créateur du compte et ses complices, sans aucune qualification médicale ou compétence pharmaceutique, proposaient des médicaments abortifs sur le réseau social TikTok ». Des faux médicaments ont été retrouvés à leurs domiciles lors des perquisitions. Les mis en cause ont été confiés à la justice.
Cette interpellation n’est pas la première dans le cadre de la lutte contre le commerce illicite des produits abortifs en ligne au Bénin. Le 2 juillet 2025, la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme (CRIET) a ouvert le procès de deux femmes poursuivies pour « exercice illégal en pharmacie ».
Mais cette traque judiciaire n'a pas mis fin au phénomène. Au moment de notre enquête, d'autres comptes du même ordre sont encore actifs sur TikTok avec des numéros au préfixe du Bénin (+229). L’un retient particulièrement notre attention. Son nom : Fêmi Santé Féminine. Sur le profil, il est écrit « accompagnent discret ». Cela est suivi d’un numéro ayant le préfixe +229. Il compte 22 800 abonnés à la date de publication de cet article. Générée par l’intelligence artificielle, l’une de ces vidéos proposant des services d’IVG clandestine à travers des comprimés abortifs est à plus de 283 000 vues.
Le 11 juin 2026, nous prenons contact avec l’administrateur du compte Fêmi Santé Féminine via WhatsApp. Sur son image de profil WhatsApp, il est écrit « pilule d’avortement disponible ». La discussion s'engage rapidement dès les premières lignes, lorsque nous lui écrivons que nous voudrions le voir urgemment. « Nous sommes disponibles pour toutes vos interruptions volontaires (avortement médicamenteux) », répond notre interlocuteur.
« Quelle est la durée de votre grossesse ? », enchaîne-t-il, sans même qu’on ne sollicite explicitement ses services pour interrompre une grossesse. Nous lui répondons trois semaines. « Dans ce cas il vous faudra une boîte du médicament (…) C'est à 13 000 francs », répond l’e-commerçant. La livraison à domicile est proposée pour le lendemain matin. « Une fois livré, je vous enverrai la méthode d'utilisation », précise le vendeur.
La négociation est possible. Lorsque nous avançons n'avoir que 10 000 francs CFA, notre interlocuteur consent à revoir le prix à la baisse.
L'opérateur est basé à Pahou, dans la commune de Ouidah, département de l’Atlantique. « Nous sommes à Pahou mais toutes les commandes sont chez le livreur. Donc le livreur sera en ville pour la livraison. Une fois que vous serez prêt, vous me le dites et il viendra », indique notre interlocuteur sur WhatsApp.
Sur Facebook également, des pages pratiquent le même type de commerce. Contactée via Messenger, l'une de ces pages nommée « Astuces Naturelle » oriente immédiatement la conversation vers WhatsApp après avoir demandé le pays de résidence et la durée de la grossesse. Sur WhatsApp, le ton est celui d'un service clientèle bien huilé. « J'espère que vous êtes prêt pour avoir les astuces qu'il faut afin que votre copine soit libre », nous dit notre interlocuteur, avant de préciser : « J'espère que vous savez que l'avortement n'est pas gratuit ». Quand nous lui demandons de quelles astuces s'agit-il, il explicite qu’il vend des produits abortifs.
Pourquoi certaines femmes se tournent vers ces circuits
Intitulée « Le trafic illicite de produits médicaux en Afrique de l’Ouest », une étude publiée en août 2023 sous l’égide de la Communauté économique des États de l’Afrique de l'Ouest (CEDEAO) relève que « le marché des produits médicaux illicites est façonné par la dynamique de l’offre et de la demande ».
Elle relève notamment que les chaînes d’approvisionnement font preuve d’une grande souplesse pour répondre rapidement à l’évolution des demandes. Le rapport souligne également que le manque de disponibilité et d’accès aux produits médicaux figure parmi les principaux moteurs du marché illicite.
Les échanges recueillis dans le cadre de cette enquête montrent que l'offre clandestine rencontre une demande alimentée par plusieurs facteurs, dont le manque d'information et la recherche de discrétion.
Dossi, 28 ans, mère de famille. Il y a quelques années, un accident a paralysé son époux. Elle confie être tombée enceinte de l’un de ses ex-copains il y a quelques mois et avoir commandé un médicament abortif sur Facebook pour interrompre la grossesse.
« Je savais bien que je pouvais bénéficier de ça (le service d'IVG sécurisé, Ndlr) à l'hôpital. J'ai un peu connaissance du cadre légal. Mais j'avais peur de tomber sur un médecin qui connaît mon mari ou ma belle-famille, c'est pour cela que je ne suis pas allée à l'hôpital», explique-t-elle.
Pour faire la commande, la jeune dame dit avoir créé un faux compte sur Facebook afin que personne ne l'identifie. « Pour récupérer le médicament, j'ai rencontré le vendeur en ville. J'avais porté un cache-nez et mon casque pour cacher mon visage», narre-t-elle.
Si Dossi évoque la peur d'être reconnue, Sena elle, met en avant d'autres freins. « Je ne connaissais pas de centre où je pouvais aller pour demander une IVG », déclare Sena. Elle soulève également l’aspect pécuniaire. « J’ai dépensé seulement 4500f pour avoir le produit chez (…) Or à l’hôpital, je suis sure qu’ils vont d’abord me demander de payer les frais de consultation ensuite, ils me demanderont de faire des analyses. Tu peux faire tout ça et ils vont finalement te dire que la grossesse a trop évolué. Moi je ne voulais pas perdre le temps», argue Sena.
Pour une autre jeune femme, la crainte que son recours à l’IVG soit découvert et l'influence de contenus sur l'avortement à domicile consultés sur TikTok ont pesé dans le choix de produits vendus clandestinement.
Docteure Juliette Fifamè Dossou, médecin généraliste et promotrice d'une clinique à Cotonou, déduit de ses échanges avec des patientes que le premier obstacle qui empêche encore certaines femmes d'accéder à une IVG sécurisée dans les structures sanitaires est « l'information». Elle estime qu'il existe «un besoin important d'informations claires, accessibles et non stigmatisantes» sur les services disponibles et les structures habilitées à pratiquer l'IVG dans les conditions fixées par la loi.
Cet important besoin d’informations, la socio- anthropologue, chercheuse sur les pratiques liées à l’avortement au Bénin, et coordonnatrice à African population and health research center (APHRC), Audrey Sèmèvo Amoussou l’a aussi documenté dans sa thèse de doctorat. Une thèse soutenue en février 2026 sur le thème « l’avortement sécurisé au Bénin : entre légalité, acceptabilité sociale et pratique des acteurs dans le département de l’Atlantique ».
Jointe par Banouto, elle explique que «malgré la réforme, l’accès aux soins d'avortement sécurisé reste entravé par un enchevêtrement de barrières : structurelles, économiques, géographiques et socioculturelles».
En dehors de la faible connaissance de la loi notée chez les femmes, par la professionnelle de santé Juliette Fifame Dossou, la socio-anthropologue Audrey Sèmèvo Amoussou relève une désinformation sur le service d’IVG sécurisé au Bénin. «Cette désinformation et les normes sociales et religieuses engendrent une résistance et une stigmatisation », indique la socio anthropologue.
À cela s’ajoutent les contraintes économiques face au coût de l’offre de soins. «Notre étude a montré que les services sont souvent seulement offerts dans les centres privés ou à but non lucratif, mais pas dans les centres publics, malgré la loi, et le coût est souvent élevé dans ces centres. Alors que la plupart des femmes sont dans le secteur informel avec peu de ressources ou n’ont pas l’appui de leurs proches ou de leurs partenaires», indique l’universitaire.
La barrière géographique est aussi ressortie : les services étant concentrés dans les centres privés urbains, les femmes en milieu rural restent particulièrement exclues».
La chercheuse relève également des difficultés liées à l’objection de conscience dans certaines structures publiques. Dans ces conditions, estime-t-elle, « la disponibilité et l’accessibilité aux soins informels en ligne et dans la communauté deviennent une alternative risquée ».
L’étude de la CEDEAO publiée en août 2023 sur le trafic illicite de produits médicaux en Afrique de l’Ouest souligne aussi le rôle du coût et de la confiance accordée aux acteurs informels par certains consommateurs.
Quand le recours clandestin tourne mal
Adja, 20 ans, au teint noir, est une travailleuse du sexe que nous avons rencontrée dans la zone du Collège d’enseignement général (CEG) de Godomey le mardi 9 juin 2026. Elle a été témoin directe de ce que ces produits peuvent faire au corps humain. Elle raconte comment l'une de ses amies, également travailleuse du sexe à l’époque, s'est retrouvée enceinte d'un client devenu petit ami. Les faits remontent au deuxième trimestre de l'année 2024.
La jeune femme a décidé d'interrompre sa grossesse parce que la relation battait de l'aile, selon le récit d’Adja. « Elle ne voulait pas aller à l'hôpital. Elle ne voulait pas que ça se sache », confie Adja en langue Fon.
Les deux amies se rendent d'abord chez une vendeuse de tisanes, à quelques encablures du cimetière PK 14 de Godomey. Elles y achètent une tisane à base de plante médicinale.Elles se rendent ensuite chez une autre revendeuse, toujours à Godomey. Il s'agit de la même dame que nous avions interrogée plus haut, celle qui expose dans une boîte transparente des produits d'hygiène bucco-dentaire.
« Sur TikTok, on avait déjà suivi des vidéos d'astuces d'avortement à domicile. Arrivées là-bas, nous lui avons expliqué ce dont il s'agissait et elle nous a vendu cela », répond Adja lorsque nous lui demandons si la revendeuse leur a expliqué le mode d’emploi. Elle nous confie également que la revendeuse a dissimulé le médicament sous un pagne pour le leur vendre.
Le duo d’amies prend ensuite une chambre dans un motel situé à Godomey. Une fois dans la chambre, « comme recommandé sur TikTok », l'amie d'Adja boit la tisane et le médicament présenté comme abortif, accompagnés d'une boisson connue pour son goût amer. Environ trente minutes plus tard, les douleurs commencent.
« C'était atroce. Et elle a commencé par saigner abondamment. Tout le drap était imbibé de sang », témoigne Adja. Elle confie avoir dû laver le drap avant d'être autorisée à quitter les lieux.
Les jours suivants, raconte la jeune femme, son amie tombe dans ce qu’elle soupçonne être une forme sévère d’anémie. À bout de forces, elle finit par se rendre dans une formation sanitaire privée où elle subit un curetage utérin, selon Adja.
Contactée pour confirmer les faits, l’amie d’Adja nous oppose un refus catégorique. Et pour cause, elle dit ne pas avoir la force de raconter cette période de sa vie. Après l’avoir rassurée , elle confirme les faits rapportés par Adja et accepte que son histoire soit exploitée sous couvert d’anonymat.
Elle explique avoir opté pour ces produits sous l’influence de contenus sur l’avortement à domicile consultés sur TikTok et par crainte que son recours à l’IVG soit découvert à l’hôpital. Elle dit aussi avoir mélangé plusieurs produits pour s’assurer que l’interruption de la grossesse «marche». La grossesse ayant, selon elle, fait plus de 12 semaines.
Dans son article sur l'avortement, actualisé le 8 décembre 2025, l’OMS explique qu’un avortement médicamenteux peut être autogéré par la femme enceinte «hors d’un établissement de soins de santé (par exemple, à domicile)» au cours des 12 premières semaines de grossesse. Mais l’institution onusienne précise que, dans ce cas, « la femme doit avoir accès à des informations précises, à des médicaments de qualité et au soutien d’un agent de santé qualifié (si elle en a besoin ou si elle le souhaite)».
L’histoire de l’amie d’Adja rejoint l’une des trajectoires observées dans le département de l’Atlantique par la sociologue-anthropologue et chercheuse sur les pratiques liées à l'avortement au Bénin, docteure Audrey Sèmèvo Amoussou. « Certaines (femmes, Ndlr) commencent par des tentatives avec des méthodes non sécurisées avant de se tourner vers les formations sanitaires suite à des échecs », explique l’universitaire.
Dans une étude qualitative intitulée « Une sortie du labyrinthe : vers un meilleur accès à l’avortement sécurisé pour les adolescentes et les femmes au Bénin », publiée en mai 2026, l'Association béninoise pour la promotion de la famille (ABPF), Rutgers et l'African Population and health research center (APHRC) rapportent plusieurs autres cas, dont celui de Marie, 19 ans, apprentie couturière dans l'Atlantique.
Selon le rapport, Marie a trouvé, à l'issue d'une recherche menée seule sur les réseaux sociaux, une page Facebook « sans risque et sans danger ». Elle s'est ensuite servie de la photo de la plaquette du médicament pour se le procurer au marché, précise le document. « Il arrive que les mêmes comptes sur les réseaux sociaux proposent côte à côte des méthodes non sécurisées (tisanes par exemple) et des méthodes recommandées… », précise l'étude.
Des conséquences sanitaires parfois graves
Dr Djotolé Arnette Fiogbé, gynécologue-obstétricienne, a déjà reçu en urgence plusieurs patientes pour des complications à la suite de la prise de produits abortifs issus du marché noir et des infusions de plantes abortives. « La complication prédominante est l'hémorragie. C'est une hémorragie abondante survenant après l'ingestion du produit », apprend la professionnelle de la santé. Ces hémorragies, prévient-elle, conduisent « même au décès de la patiente si rien n'est fait dans l'urgence et dans l'immédiat ».
Dans le cas de l'amie d'Adja, les revers de la prise des produits abortifs se sont manifestés à court terme. Mais ce n'est pas toujours le cas. Il arrive que les complications de l'avortement se manifestent à moyen terme, selon les explications de la gynécologue Djotolé Arnette Fiogbé. « Lorsqu'il y a une lésion utérine non traitée ou mal traitée, cela peut progressivement entraîner des infections génitales graves qui peuvent conduire à la longue à une stérilité », explicite la spécialiste de la santé sexuelle et reproductive de la femme.
La prise de faux médicaments et de tisanes abortives sans la surveillance médicale requise, expose la gynécologue, « peut également causer des infections qui peuvent survenir du fait de la rétention de débris ovulaires dans l'utérus. Il y a également le risque d'une évacuation utérine incomplète. En effet, la prise d'infusion de plantes abortives est associée quelquefois à l'utilisation de plantes corrosives dans le vagin... »
Selon l'étude conjointement menée par Rutgers, APHRC et ABPF puis publiée en mai 2026, « sur les 34 cas d'avortement non sécurisé documentés, seuls 6 se sont déroulés sans complication».
« Les autres ont été confrontés à des complications parfois très graves, dont deux ont abouti au décès des patientes au cours de cette recherche. Pour les survivantes, l'issue de ces parcours non sécurisés a nécessité une prise en charge d'urgence en structure sanitaire pour traiter les complications », renchérit le rapport.
Pour limiter les risques sanitaires et les décès liés à l'avortement, Dr Djotolé Arnette Fiogbé recommande aux femmes en âge de procréer d'utiliser une méthode contraceptive lorsqu'elles savent qu'elles ne sont pas prêtes à mener une grossesse à terme.
Pour celles qui contractent une grossesse non désirée, la gynécologue-obstétricienne recommande de trouver le moyen de «s'adresser au centre de santé de sa localité » pour suivre la procédure telle que prévue par la loi.
Un commerce proscrit malgré l'élargissement du cadre légal
Depuis la loi nᵒ 2021-12 du 20 décembre 2021 modifiant la loi de 2003 relative à la santé sexuelle et reproductive, le Bénin a élargi les conditions légales de l'interruption volontaire de grossesse. L'IVG est désormais autorisée non seulement lorsque la vie de la femme est en danger, mais aussi en cas de viol, d'inceste, de malformation grave du fœtus, ou lorsque la grossesse est susceptible d'engendrer une situation de détresse matérielle, éducationnelle, professionnelle ou morale.
Cette disposition, encadrée par un délai de douze semaines d'aménorrhée, représente une avancée significative pour les autorités sanitaires béninoises. « Cette mesure vient soulager les peines de nombreuses femmes qui, face à la détresse d'une grossesse non désirée, se trouvent obligées de mettre leur vie en jeu par des pratiques d'interruption de grossesse dans des conditions non sécurisées », avait déclaré le ministre de la Santé Benjamin Hounkpatin en octobre 2021, lors d'un point de presse consécutif au vote de la loi.
À cette même occasion, le ministre de la Santé avait indiqué que près de 200 femmes meurent chaque année au Bénin des suites des complications de l'avortement clandestin.
Le mercredi 26 novembre 2025, au détour de la cérémonie de lancement du projet de renforcement des services de santé sexuelle et reproductive (RSSSR), le ministre de la Santé Benjamin Hounkpatin a indiqué qu'en dépit des efforts du gouvernement, les fruits n'ont pas tenu la promesse des fleurs.
« Le Bénin, à l'instar des autres pays de la sous-région, s'est engagé dans des efforts soutenus pour améliorer les indicateurs de santé maternelle, néonatale et infantile. Cependant, force est de constater que certains indicateurs clés, notamment les indicateurs d'impact comme la mortalité maternelle et néonatale, demeurent en deçà des niveaux attendus », a-t-il déclaré.
Ces morts évitables représentent 15 % du taux de mortalité maternelle, estimé à 391 décès pour 100 000 naissances vivantes, selon les données de l'Institut national de la statistique et de la démographie (INStaD) rapportées dans le volume 7 de la Revue africaine des sciences sociales et de la santé publique (RASP) d'octobre 2025.
L'élargissement du cadre légal n'a toutefois pas fait disparaître l'offre clandestine. Selon docteure Audrey Sèmèvo Amoussou, « la vente illicite des produits abortifs existait avant la réforme ». Mais les rumeurs autour des conditions d'accès et « la perception d'une approbation de l'avortement à travers la loi » auraient favorisé l'émergence de nouvelles offres informelles, notamment numériques. Ces acteurs poursuivent, selon elle, « des intérêts économiques avec une logique d'entrepreneuriat opportuniste ».
Pour décourager les personnes qui proposent en ville comme sur les réseaux sociaux des services d'interruption volontaire de grossesse, le législateur a prévu des sanctions. « Est puni des peines prévues à l'article 519 du code pénal, le fait de proposer ses services pour réaliser une interruption volontaire de grossesse, en public, en réunion ou par la propagation d'écrits. Les mêmes peines sont appliquées à ceux qui font la promesse de moyens, objets et procédés relatifs à l'interruption volontaire de grossesse », dispose l'article 19-1 de la loi n° 2021-12 du 20 décembre 2021 en ses alinéas 1 et 2.
L'article 519 du code pénal susmentionné prévoit que « quiconque, sans habilitation et sans qualification médicale, procèdera à une interruption de grossesse est puni de la réclusion criminelle à temps de cinq (05) ans à vingt (20) ans et d'une amende de deux cent mille (200 000) à cinq cent mille (500 000) francs CFA, alors même que l'interruption soit librement et dûment sollicitée ».
La suite de l'article précise que lorsque l'IVG est faite ou même simplement tentée « dans un lieu inapproprié et non autorisé par le ministère en charge de la santé », le double de la peine est encouru par le praticien clandestin.
« Si, dans ces conditions, l'interruption de grossesse a été suivie de mort, les auteurs et complices sont punis de la réclusion criminelle à perpétuité », renchérit l'article.
Conformément à l'article 37 du décret nᵒ 2024-1297 du 6 novembre 2024, « la promotion portant sur tout médicament et sur tout produit considéré comme médicament auprès du grand public est interdite ». La loi nᵒ 2007-21 du 16 octobre 2007 portant protection du consommateur prévoit, quant à elle, des peines allant jusqu'à cinq ans d'emprisonnement, assorties d'amendes pouvant atteindre 100 millions de francs CFA pour les vendeurs illicites de médicaments.
Pour docteure Audrey Sèmèvo Amoussou, il est essentiel de réduire les barrières d'accès à l'IVG afin de garantir aux femmes un recours effectif à des soins sécurisés. Cela implique, détaille-t-elle, « de renforcer la diffusion de la loi et la connaissance des conditions légales auprès des prestataires et des communautés, afin de clarifier les droits et les procédures existantes».
En plus de cela, l’enseignante-chercheuse préconise une sensibilisation des femmes « pour les informer des risques liés aux méthodes informelles, tout en développant une stratégie de communication adaptée aux acteurs impliqués dans le but de leur faire comprendre les enjeux sanitaires et les responsabilités juridiques qu'ils encourent ».
NB : Sena, Dossi et Adja sont des prénoms d'emprunt. Pour raison de sécurité, leurs prénoms réels connus de la rédaction n'ont pas été révélés dans le cadre de cette enquête.
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