Spectacle Rue Bleue à l'Institut français de Cotonou« De toutes les façons, je connais bien ce quartier. Vous êtes tous comme ça, de vrais roublards ! ». Il en est souvent ainsi dans les discours stéréotypés des cols blancs et des parvenus en costumes et cravates qui stigmatisent ceux qui vivent dans les milieux défavorisés. Pour peu qu’ils aient vu à la télé, entendu à la radio ou lu dans les journaux, des faits divers dans les bas quartiers, ils croient tout savoir de la vie de ceux qui y sont.
Roland croit justement tout connaître des hommes et des femmes qui vivent dans la Rue Bleue. La Rue Bleue c’est ce quartier malfamé de la pièce éponyme de Giovanni Houansou où un politicien se retrouve obligé d’écouter un vulcanisateur lui ouvrir l’esprit sur ce qui lui échappe dans son plan jupitérien d’imposer l’urbanisation aux habitants d’une bidonville.
Le décor est planté. De passage dans son véhicule, Roland, le politicien est pris au piège d’une crevaison en pleine nuit dans un quartier de très mauvaise réputation. Dans les ténèbres, au milieu des habitations en tôles usées, la seule lumière qui éclaire et qui risque d’attirer à lui des chenapans, est celle des phares de sa voiture. Et il y avait fort à craindre pour lui. A 3 heures de la nuit, c’est connu de tous, c’est le moment où viols, meurtres, rixes, règlements de compte rythment la vie à la rue Bleue. Pas un seul oiseau nocturne ne chante au risque de finir rôti et les flics ne s’y aventurent guère au risque de se faire faire la peau. La seule chance de Roland est Koïgo, le vulcano dormant dans son atelier non loin du lieu de crevaison.
Raphaël Hounto dans le rôle de Koïgo
Au-delà d’une simple histoire de pneu à réparer, dans la création hypertonique du dramaturge Houansou mise en scène par l’un des grands hommes de théâtre du Bénin, Alougbine Dine, c’est un débat de société d’actualité dans les pays en voie de développement qui se pose. Comment déployer l’urbanisation sans porter atteinte aux modes de vies des communautés autochtones ? Comment faire le bonheur des gens, pas contre leur gré, mais pour eux et avec eux ?
Roland comme s’il était Toboula
Incarné avec maestria par le comédien Judicaël Avaligbé, Roland est le prototype de l’intellectuel, le dirigeant, l’homme qui a des plans d’urbanisation toute faite et pour qui, l’avis des communautés à la base ne compte pas. Ecouter, les gens de basse condition, c’est ce qu’il affectionne le moins. « Je ne vous écoute pas ! Je ne vous entends pas ! », lance-t-il insolemment au vulcanisateur dont il a écourté le sommeil par ces temps d’harmattan et dont il a sollicité l’expertise dans un endroit où c’est le carnage assuré si, apparaissaient les « morts vivants », ceux-là qui aiment opérer sous le couvert de la nuit. Il va pourtant écouter Koïgo ( le comédien Raphaël Hounto ) qui a renoncé à suivre l’exemple de son feu père, incarnation de la terreur, pour préférer gagner sa vie en réparant les pneus crevés. Plus encore, il va écouter Rama, cette vieille malvoyante qui va lui raconter comment le train a broyé ses deux enfants. Roland va surtout entendre de quelle façon une usine implantée au cœur de l’agglomération déverse des déchets toxiques à travers le caniveau du quartier. De ses oreilles qui ne voulaient rien entendre du tout, le politicien pris au piège de la nuit écoutera les complaintes d’une population qui meurt de ne pas savoir où se soigner pendant que la seule préoccupation des dirigeants est de les dégager comme des indésirables pour transformer leur milieu de vie en un centre des affaires.
Judicaël Avaligbé dans le rôle de Roland
Cerveau du projet qui veut transformer Zongo – ancien nom du quartier - en Rue Bleue avec un déguerpissement manu militari des populations, tout puissant décideur, Roland au milieu de la nuit écoutant malgré lui, le récit effrayant de Koïgo et Rama ( Josette Loupeda) sur le mal de vivre des habitants, ne peut plus s’assumer, surtout que là, une ombre – appellation par laquelle les politiciens sont désignés à Zongo – comme lui, est un persona non grata à qui les morts-vivants feraient la fête avec fureur et rage.
Dans cette rencontre forcée de deux mondes qui se regardent sans se parler réellement, les intellos et le bas peuple, l’action dramatique opère la magie de la transformation des mentalités avant celle brutale de l’environnement. Après avoir dissimulé son identité pendant des heures, Roland confus, honteux, rongé par un remord et plein de rage envers lui-même jette le masque. Il se dévoile : « C’est moi, le cœur de ce projet. Tout déplacer, tout casser, c’est moi ! Je l’ai conçu… Je lui ai donné un nom, La Rue Bleue ! », confesse-t-il d’un coup, déclenchant une raillerie sarcastique de Rama qui en même qu’elle voudrait le voir loin, ne peut s’empêcher de tenter de le préserver du glaive des casseurs à ses trousses.
Spectacle Rue Bleue à l'Institut français de Cotonou
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