INVESTIGATION-REPORTAGE

Bénin : commerce illégal du courant électrique par des propriétaires

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Dans le Sud du Bénin, à Cotonou et Abomey-Calavi, villes par excellence d'accueil des fonctionnaires et étudiants, plusieurs sont des propriétaires de maisons qui vendent l’énergie électrique à leurs locataires de chambres. Si le coût varie d’un propriétaire, abonné de la SBEE à un autre, les locataires se plaignent d’une pratique qui leur rend la vie difficile.

 

bDes compteurs électriques sur le mur d'une maison à Cotonou

Dieudonné, jeune homme de 32 ans, vient d’intégrer une chambre. Journaliste dans un organe de presse écrite à Cotonou, capitale économique du Bénin, il a emménagé nouvellement dans une chambre semi-sanitaire louée à Godomey, arrondissement d’Abomey-Calavi. Heureux de se retrouver dans un nouveau local, il sera rapidement découragé.

« Chaque chambre a son décompteur. Quand j'emménageais dans la maison, le propriétaire et moi, nous avons convenu que le kilowattheure va coûter 225F CFA . A la fin du premier mois, le propriétaire m’informe avoir facturé le kilowattheure à 250f », confie Dieudonné.

Outre la facturation du kilowattheure de l’énergie électrique qui vient de connaître une augmentation, le jeune homme constate également que « sa consommation électrique a augmenté drastiquement au fil des mois ».« Le premier mois, je me suis retrouvé à 5250 F CFA, 2è mois à 5500 FCFA, 3e mois à 6000 et le 4e mois à 7250 FCFA alors que je payais dans l’ancienne maison moins de 4 000 FCFA », témoigne-t-il. Le trentenaire partage sa chambre avec sa femme. Le couple ne possède qu’un fer à repasser, un ventilateur, trois lampes et un ordinateur qui n'est branché que quelques fois. De l’ancienne chambre à la nouvelle, ses appareils électroménagers restent les mêmes.

Après quatre mois dans la nouvelle chambre, Dieudonné n’a jamais eu accès aux factures de la SBEE et soupçonne son propriétaire d’escroquerie. Le jeune homme envisage de déménager mais à chaque fois qu’il se souvient du budget pour l’organiser, il se retracte.

A quelques kilomètres de lui, à Calavi-Kpota, Roméo débourse 3 000f le mois pour payer l’énergie électrique au cas où sa consommation ne dépasse pas 15 kilowattheures. Au-delà de 15 kilowattheures, « le surplus est facturé à 200f par kilowattheure et s’ajoute aux 3 000f », explique-t-il.

Habitant du quartier Ladji dans le 6e arrondissement de la capitale économique du Bénin qu’il estime ''oublié par les autorités", Vincent n’est pas épargné par le coût « élevé » du courant électrique à lui cédé par son propriétaire.

Le père de deux enfants, locataire d’un entrer-coucher, solde à chaque fin du mois 5000f, prix standard fixé par son propriétaire pour l’électricité. Il informe que le prix est fixé ainsi pour tous les locataires de la maison.

Dans plusieurs maisons locatives à Cotonou à Abomey-Calavi, les chambres ne disposent pas d’un compteur personnel. Elles sont pour la plupart alimentées par un seul compteur électrique. Les propriétaires commercialisent alors le courant à leurs locataires. Le prix du kilowattheure varie entre 175 et 300 FCFA. Des propriétaires, abonnés de la SBEE décident du prix du kilowattheure selon la facture mensuelle. D’autres, par contre, fixent des prix standard allant de 3000 à 5000 FCFA.

factures-vente-electricite-beninDes reçus d'un locataire pour sa consommation de courant électricique

Les prix pratiqués par les propriétaires sont nettement au-dessus de ceux pratiqués par la Société béninoise d’énergie électrique, structure chargée de la production et de la commercialisation du courant électrique. Selon les tarifs basse tension de la SBEE en vigueur depuis 2020, la tranche sociale est fixée à 86 FCFA par kilowattheure, 125 FCFA par kilowattheure pour la tranche 1, 148 FCFA la tranche 2. Le tarif unique pour usage professionnel et prépaiement est de 125 FCFA.

Commerce illégal

Au Bénin, la commercialisation de l'énergie électrique par un abonné de la SBEE est punie par la législation. L’article 90 de la décision n° 2020-001/cnr/are portant adoption du règlement de service de la SBEE stipule que : « le client ne peut revendre, échanger, rétrocéder ou donner l’électricité fournie par la SBEE, à moins qu’il soit lui-même un titulaire d’un titre d’exploitation ».

Conséquences, les propriétaires de maisons qui commercialisent l’énergie électrique achetée auprès de la SBEE sont dans l’irrégularité vis-à-vis de cette loi, confirme Polycarpe Basile Gbédji, ingénieur à l’Autorité de Régulation de l'Électricité. « Ce qu’ils font c’est contre la loi », a-t-il signé.

D’après Polycarpe Basile Gbédji, ces propriétaires commerçants de courant de la SBEE peuvent être « poursuivis pour délit de fourniture ou d’exploitation illégale d’énergie électrique ». La loi n°2020-05 du 1er avril 2020 portant code de l’électricité en République du Bénin dispose à son article 79 relatif aux délits de fourniture ou d’exploitation illégale, ou d’absence de déclaration d’une activité réglementée que tout contrevenant est passible d’une peine d’emprisonnement de 1 à 5 ans et d’une amende de 50.000.000 à 1.000.000.000 de francs CFA.

Des propriétaires se défendent

Les propriétaires rencontrés dans le cadre de cette investigation se défendent de commercialiser le courant électrique à leurs locataires.  « Ce n’est pas du commerce », se défend Youssoum.  Propriétaire de maison à Aïdjèdo, il justifie la pratique des propriétaires par le coût excessif du branchement « Il faut décaisser au moins 100 000 FCFA pour obtenir un compteur électrique sans les frais accessoires », confie-t-il expliquant qu’il a fixé à 250 FCFA le kilowattheure, « pas pour avoir de recettes mais pour rentrer en possession de ses dépenses ». 

Jeannette, 48 ans et propriétaire de plusieurs maisons à Abomey-Calavi, rejette toute idée de s’enrichir sur le dos de ses locataires à travers le commerce « illégal » du courant électrique.  Devenue propriétaire grâce à ses économies réalisées durant une quinzaine d’années de ses activités d’opératrice de saisie sur le campus, la vente de pagnes et de bijoux sur le campus universitaire d’Abomey-Calavi, elle assure que les sommes exigées auprès de ses locataires est une contribution pour les frais de branchement.

En avril 2020 alors qu’elle faisait la demande d’un compteur électrique auprès de la SBEE, Jeannette apprend, document à l’appui, avoir reçu un devis de plus de 200 000 mille FCFA de la SBEE (frais du compteur électrique et main d'œuvre). Pour entrer en possession de ses frais de raccordement, elle fait payer une caution aux locataires. « Chaque locataire paie une caution de cinq mois non remboursable de 25 000 FCFA », informe la propriétaire.

D’un ton fâché, la propriétaire, rencontrée au soir d’un samedi du mois de novembre 2021, a refusé toute idée d’arnaquer ses locataires. Pour elle, les locataires doivent être compréhensifs parce que « les impôts changent au fil des années et la gestion d’une maison a un coût ».

Gilbert maçon devenu propriétaire d’une maison de six chambres à Vossa Kpodji, quartier du 9e arrondissement de Cotonou commercialise aussi l’énergie électrique. Il justifie cette pratique par le fait d’avoir alimenté sa maison grâce à un compteur conventionnel situé à plus de 200 mètres et des frais de dépannage.

Tel un serpent de mer…

La taxation de l’énergie électrique est la source du départ de nombre de personnes d’Abomey-Calavi ou de Cotonou. Léila (prénom d'emprunt, Ndlr) s'est mariée en juillet 2021. Alors qu’elle et son mari ambitionnent quitter la maison familiale pour vivre leur vie conjugale, ils n'auront le choix que de louer dans une zone reculée. « On a trouvé plusieurs chambres de caractéristiques intéressantes mais on n’était pas prêt à payer 250 FCFA par kilowatt », confie Léila.

Finalement, le couple a trouvé mieux. Mais à Tokan, un quartier de l'arrondissement de Togba à Abomey-Calavi, situé à près d’une heure de Mènontin, quartier de Cotonou, où se trouve le bureau de la jeune mariée. Comme ce jeune couple, nombre de personnes sont contraintes de quitter les villes pour habiter les zones reculées en raison de la commercialisation de l’énergie électrique par les propriétaires mais tous ne sont pas à la fin de leurs peines.

Ex-responsable étudiants à l’Université d’Abomey-Calavi, Chadrac T. en est un exemple : « J’avais quitté Zogbadjè pour louer à Tokan et c’est devenu pire à Tokan. Notre propriétaire a fait le branchement au réseau électrique à plus de 100 mètres de chez elle. Elle nous a demandé de payer le kilowattheure à 200 F CFA.

Deux mois plus tard, c'est devenu 250 F CFA. Le problème, à chaque fois qu’il pleut, vous n’avez pas le courant pendant deux à trois jours. Il faut que l’électricien vient d’abord travailler avant le retour de l’énergie électrique », se désole-t-il. Parmi ceux qui choisissent de vivre en ville, certains s’abstiennent d’avoir l’énergie.

En dehors des locataires, le commerce du courant électrique par les propriétaires crée un manque à gagner aux agents immobiliers communément appelé « démarcheur », témoigne Sylvain qui exerce ce métier depuis plus de 10 ans à Cotonou.

« Des chambres restent sans preneur pendant plusieurs mois. J’ai un entrer-coucher sous la main à Sainte Rita qui est dans le cas. Le propriétaire a fixé les frais de l’énergie mensuel à 5 000f », expose le quinquagénaire.

Dans les quartiers, la pratique est à l’origine de plusieurs différends, laisse entendre Jacob Gbètin, chef quartier de Zogbadjè, réticent à aborder la thématique. Il se souvient avoir renvoyé des victimes au commissariat. L’élu local dit ne pas vouloir se mêler de ces différends parce que « 99% des locataires n’ont pas loué leur chambre à partir d’un contrat ». Un document, qui selon lui, pourrait les aider à éviter le changement périodique de tarifs de l’énergie électrique.

La voix des consommateurs

Ernest Gbaguidi est le président de ‘’Bénin santé et survie du consommateur’’. Il condamne la commercialisation du courant aux locataires par les propriétaires. Pour ce responsable d’association de consommateurs, aucune raison ne peut expliquer la pratique.

« L'énergie est un besoin indispensable de l’homme. Chaque propriétaire doit veiller à la disponibilité de l’énergie, de l’eau et de toilette avant de céder sa chambre », insiste ce défenseur des droits du consommateur. Le président de ‘’La voix des consommateurs’’, Robin Accrombessi, reproche, lui, aux propriétaires, « les coûts de services ». « On vend l’énergie à un coût qui part du double au quintuple et même plus parfois. Une arnaque bien organisée », dénonce Robin Accrombessi.

« L’Etat globalement est incapable d’observer le principe de l’énergie pour tous et donc les populations deviennent solidaires même dans l’inégalité en se permettant d’avoir l’énergie. Si cela n’était pas le cas, une bonne tranche de la population serait privée de ce droit d’avoir accès à l’énergie électrique », fait également constater le président de ‘’La voix des consommateurs’’.

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