INVESTIGATION-REPORTAGE

Bénin : des immigrées tirent le diable par la queue à Kétou

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Petit commerce informel sans prospérité, travail du sexe, revenus maigres, promiscuité. A Kétou, de nombreuses immigrées, parties de leurs pays pour diverses raisons, survivent….

bUne immigrée travailleuse de sexe à Kétou

Massafé à Kétou, une commune du Sud-Est du Bénin, à la frontière avec le Nigéria. La semaine s’achève et des citoyens vaquent à leurs occupations sous de fines gouttes de pluie. Il était 10h22mn quand nous avons rencontré Akouvi ce vendredi 1er octobre 2021. La cinquantaine, teint noir, le visage ridé, non pas seulement par le poids de l’âge mais aussi par la fumée et la chaleur qui se dégagent des fourneaux pendant qu’elle frit la patate, l’igname et les beignets qu’elle vend.

Affairée à s’apprêter pour aller s’occuper de son activité génératrice de revenus, elle nous reçoit dans une concession assez modeste pour nous relater l’histoire de de toute une vie.  Installée au Bénin au lendemain de la Conférence nationale des forces vives de février 1990, elle estime que son long séjour devrait lui '' conférer d’ailleurs la nationalité béninoise''. « Je suis déjà une citoyenne du Bénin. C’est juste que je ne dispose pas d’une carte d’identité. J’ai atterri ici pendant la grève de 1993 au Togo. C’était au temps de Soglo au Bénin.», confie-t-elle.

Comme Akouvi, elles sont les nombreuses les femmes qui pour diverses raisons ont quitté leur pays pour s’installer sur le territoire béninois. Le regard hagard, comme si le temps s’était arrêté, elle se plonge dans son passé en évoquant ces années où elle avait de la peine à payer son loyer qui s’élevait à 2500 FCFA le mois. « N’eût été ce commerce peu rentable, ma situation serait pire. C’est une dame qui me livre l’huile et les patates douces et chaque samedi, elle passe récupérer son argent. Avec mes bénéfices hebdomadaires qui varient entre 4500 et 6500, j’essaie de subvenir vaille que vaille à mes besoins », poursuit-elle.

Dans un article intitulé « Migration et femmes au Bénin, : Analyse de quelques déterminants », Elisabeth Fourn et Hervé Kombieni respectivement enseignants aux départements de Sociologie et de Géographie à l’Université d’Abomey-Calavi, font constater qu’au Bénin, comme dans d’autres pays africains, les migrations traditionnellement dominées par les hommes, se féminisent progressivement. « Les résultats de l’enquête de terrain de 2012 sur les migrations, indiquent clairement que les femmes migrent presque autant sinon plus que les hommes », indiquent-ils, avant de rappeler que l’objectif de la migrante dans sa mobilité est de vivre mieux dans sa nouvelle destination.

 A la recherche de l’espoir…

Problèmes familiaux, divorce, perte de la garde des enfants, disparition brusque d’un être cher, morosité économique, paroles fallacieuses des hommes qui leur promettent monts et vallées sont entre autres les raisons qui poussent la plupart des femmes d’autres pays à migrer vers le Bénin, selon les récits recueillis. Victime de violences physiques conjugales répétées, Adenikè, âgée de 36 ans a dû abandonner ses trois enfants aux mains de son ex-mari pour se réfugier à Idigni, l’un des arrondissements de Kétou sans savoir comment joindre les deux bouts. 

« Au début, je ne voulais pas m’installer définitivement mais au fil des jours, je me suis rendue compte que repartir serait retomber dans les mêmes violences sans possibilité de revenir. Ici, j’ai la garanti que je ne subirai aucune forme de violence même si ça me déchire le cœur de ne plus être à coté de mes enfants», narre-t-elle.

La prostitution, comme activité

Parmi les immigrées rencontrées à Kétou, les travailleuses de sexe ne sont pas du reste. Elles exercent le plus vieux métier du monde et ne le cachent pas. Enrôlées dans la prostitution par leurs pairs afin de gérer le quotidien et subvenir aux besoins de leurs enfants pour celles qui ont migré avec des charges, les probabilités d’en sortir s’amenuisent pour elles au fur et à mesure que l’âge avance.

A 44 ans, malgré son âge, Ashly essaie vaille que vaille de maintenir un certain charme et ne compte pas se laisser ravir la vedette. Elle est la responsable d’un groupe de travailleuses de sexe qui nous accueille dans son QG ce samedi 02 octobre 2021. Le maquillage extravagant de Ashly et ses cheveux teintés en couleur or, prouvent à suffisance tout l’effort fourni pour toujours rester dans la course. Le cadre n’a rien de confortable.  Il fallait faire vite pour ne pas gâcher leur marché du soir. « Nous n’avons que 30 mn à vous accorder. Nous devons nous apprêter car à partir de 19h, les clients commencent par défiler et votre présence constitue un handicap », a -t-elle lâché sans détour avant d’inviter ses collègues à se prêtent à nos questions.

 Dans le lot, aussi bien de jeunes filles que des femmes d’un certain âge. Originaires pour la plupart de l’Afrique de l’Ouest et du Centre, elles ont choisi de s’adonner à ce métier pour joindre les deux bouts. Si certaines s’y plaisent et ne comptent plus rebrousser chemin malgré la précarité, d’autres espèrent trouver des issues plus valorisantes.

Un phénomène porteur d’inégalités…

Karen Ganyé épouse Gbédji, Docteur en sociologie et anthropologie de développement, analyse l’immigration comme un porteur d’inégalités. Selon elle, c’est un facteur qui exacerbe les difficultés des femmes et les rend plus vulnérables. 

« Lorsque les hommes partent, les inégalités se créent car nous sommes dans une société patriarcale qui accorde droit et prémices à l'homme qui est considéré comme le plus fort donc capable d'aller en aventure à la quête de l'argent. Lorsqu’il s’agit du sexe féminin qui migre, c’est encore pire car la femme portant toujours les stéréotypes du sexe faible est vue comme errante. Malheureusement, cette inégalité vient peser encore plus surtout lorsque à l’arrivée leur situation se dégradent et les plongent davantage dans une instabilité et un lendemain incertain », explique la spécialiste.

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