La collection Tonafa de l’ingénieure devenue styliste, Murielle Mèdéssè Guidi lancée, ce samedi 4 avril 2026 à Cotonou.
Dans la douceur d’une nuit élégante, les silhouettes se dessinent, silencieuses, comme des toiles vivantes chargées d’histoire. La lumière glisse sur le lin, révélant des motifs tracés à la main, presque murmurés. Au cœur de cette vente organisée à Cotonou, Murielle Mèdéssè Guidi accueille ses invités dans un univers où chaque vêtement devient langage. « Il s’agit d’une vente privée pour lancer Tonafa sur la plateforme de la mode béninoise et surtout africaine », explique-t-elle, le regard posé sur ses créations.
Autour d’elle, les regards s’attardent sur le lin, matière inattendue, presque déroutante dans cet univers où les tissus locaux dominent. Mais ici, rien n’est laissé au hasard. « Tonafa, ce n'est pas juste un nom, ce n'est pas non plus juste une marque, c'est une vision. »
Cette vision prend racine dans un dialogue assumé entre deux mondes. D’un côté, la tradition africaine, ses symboles, ses silences hérités ; de l’autre, une modernité ouverte, assumée, qui refuse l’enfermement. « Aujourd'hui, on voit beaucoup de clichés copiés, collés sur le marché. Et ce que recherche Tonafa, c'est de sortir de ce cliché moderne, recopié et de créer une identité culturelle propre. »
Le choix du lin intrigue. Importé, éloigné des fibres locales, il devient pourtant le support d’une narration profondément africaine. « Utiliser un tissu importé et l'imprégner d'une autre culture, c'est ce qui exprime pour moi le brassage entre cette modernité et cette tradition », explique Murielle Mèdéssè Guidi.
Sur la matière brute, les motifs apparaissent, peints à la main, inspirés des symboles adinkras et d’une mémoire plus lointaine encore. « Nos ancêtres, pour exprimer leurs émotions, utilisaient des signes, des symboles, avec des danses, avec des chansons, pour s'exprimer, à défaut de parler », rappelle la créatrice.
Dans chaque pièce, le geste artisanal se lit comme une écriture. Rien n’est imprimé mécaniquement. Chaque trait est posé, pensé, ressenti. Une manière de redonner au vêtement une fonction narrative. « Pourquoi ne pas donner un sens à ce que nous portons ? », glisse-t-elle. La question du pagne, évidente, s’impose pourtant en creux. Pourquoi ne pas y recourir ? Murielle Guidi esquisse un sourire. « Ce serait un pur cliché de dire qu'on ne veut pas explorer tout ce que nous offre l'Occident. Comment faire pour créer un pont entre les deux ? » Tonafa se tient précisément là, sur cette ligne fragile où l’équilibre devient création.
Pour la créatrice, l’enjeu dépasse l’esthétique. Il touche à l’identité. « Je voudrais qu'ils (les Béninois, les Africains) s'habillent avec fierté, qu'ils sentent appartenir à la culture africaine à travers ce qu'ils portent. » Le vêtement devient alors un langage, un acte, une affirmation.
Du béton aux étoffes : l’itinéraire d’une créatrice entre structure et passion
Rien ne prédestinait pourtant cette ingénieure en génie civil à emprunter ce chemin. Et pourtant, pour Murielle Mèdéssè Guidi, la transition est presque évidente. « Dans les deux domaines, nous créons. Dans le génie civil, nous concevons, nous construisons. Et c'est pareil pour la mode. » Une continuité plus qu’une rupture. Construire un édifice ou une robe, même exigence, même projection, même désir de donner forme à une idée.
Le fil de cette histoire remonte à l’enfance, aux dessins griffonnés, aux rêves d’architecture. Puis viennent les études, les hésitations, les détours. « Au début, les parents n'étaient pas d'accord avec le stylisme», confie-t-elle. Alors elle avance dans le génie civil, obtient son diplôme, rassure, puis revient à l’essentiel. « J'ai dit, maintenant je m'occupe de ma passion et rien ne va m'arrêter. »
Murielle Mèdéssè Guidi s’achète ensuite une machine à coudre, fait des essais sans en avoir fait préalablement l’apprentissage, sous des regards sceptiques. Et puis, peu à peu, la reconnaissance d’un talent. « Ils m'ont dit (ses parents) que c'était un don de Dieu », révèle-t-elle. Dès lors, la trajectoire s’affirme.
Quatre années de recherche, d’exploration, de doutes aussi, jusqu’à cette évidence : « Pourquoi tu n'arrives pas à ta passion, à ton envie d'appartenance ? » La réponse prend forme dans la peinture, dans le textile, dans cette alliance inattendue avec le lin. « J'ai associé petit à petit la peinture au textile… et j'ai découvert ensuite le lin. »
Dans la salle, les regards continuent de circuler, les mains frôlent les tissus, les silhouettes prennent vie. La collection Tonafa s’installe, discrètement, mais sûrement. Et sous les lumières, les vêtements parlent.
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