Hyacinthe Cakpo, Donatien Gnacadja alias Orinsinsin, Louis Kokouvi ; des Béninois du troisième âge
Liesse populaire, ferveur collective... C’était ça, le 1er août d’antan, racontent des Béninois du 3e âge. Pour eux, au fur et à mesure que les années passent, la fête de l’indépendance au Bénin semble perdre son caractère festif.
Donatien Gnacadja, alias Orinsinsin, a 78 ans. Il en avait 12 quand le Dahomey d'alors accédait à l'indépendance. Devenu plus tard photographe indépendant, il se rendait chaque 1er août sur les lieux du défilé, dans les années 1970-1980. « Pour rien au monde, je n'aimais rater les parades militaires », affirme-t-il.
Selon le septuagénaire, à cette époque, la fête de l’indépendance au Bénin suscitait beaucoup d’engouement. « On allait au défilé. Ça se déroulait à Cotonou, non loin du port, vers l’ancien hôtel Croix du Sud, dirigé dans le temps par le regretté artiste GG Vickey, appartenant à l’État béninois. On empruntait la rue située derrière la présidence », se souvient-il nostalique. Plus tard, apprend ce Béninois, la célébration de la fête nationale a été délocalisée. « Quand Mathieu Kérékou est arrivé au pouvoir par coup d’État en 1972, il a déplacé ça (le défilé, Ndlr) à l’Étoile rouge de Cotonou », se souvient-il comme si c’était hier.
En sont temps, raconte cet ancien photographe, seuls les professionnels des médias étaient autorisés à rester près de la tribune officielle. Pour ne rien rater de ces moments, Donatien Gnacadja trouvait le moyen de faire sa chasse aux images. « Avec mon appareil photo, j’arrivais à m’infiltrer parmi les photojournalistes pour faire mon travail », confie-t-il en laissant échapper un petit sourire.
Le photographe affirme s'être toujours rendu sur les lieux à ses frais, par patriotisme. « J’avais une moto Vespa en ce moment et c’est avec ça que j’effectuais le déplacement (…) À 6 h, j’étais déjà là-bas », renchérit-il.
Donation Gnacadja vendait alors les photos prises lors des défilés entre 100 et 150 francs CFA et dit en avoir tiré des revenus conséquents. « Imaginez si j’avais gardé ces photos jusqu’aujourd’hui, ce que ça aurait valu en termes de coût. Dommage que je ne sois pas un conservateur », regrette-t-il.
Un spectacle haut en couleurs...
Jeanne Dovonon, commerçante à la retraite a près de 80 ans. Quand le président Hubert Maga était au pouvoir, de 1960 à 1963, raconte-t-elle, la fête de l’indépendance était un moment de ferveur collective par excellence. Comme Donatien Gnacadja, elle situe les célébrations du 1er août d'antan à Cotonou vers la zone côtière, non loin du Port. « En ce moment, tout le monde se ruait sur les lieux du défilé », explique-t-elle. Ce spectacle haut en couleur, vante-t-elle, attirait les foules le long du parcours.
A l'époque, ajoute l'octogénaire, il y avait le défilé civil. « Les artisans et les marchands défilaient et les pêcheurs faisaient la pêche. Et tout ça constituait un spectacle tout feu tout flamme, bon à voir. On mettait même les agriculteurs dans des camions aménagés et ils montraient comment ils labouraient la terre. Les maçons aussi étaient mis dans un autre camion et ils montraient comment ils érigeaient des murs. Ils présentaient leur artisanat et le véhicule passait. De loin, on observait tout. C’était très beau à voir », explique-t-elle.
L'octagénaire regrette que la célabration de la fête nationale ne se passe plus comme antan. « C'était un moment de fête nationale et de rassemblement », déclare-t-elle. Depuis près d'une décennie, les festivités officielles du 1er août à Cotonou se limitent au défilé militaire et para-militaire. S'il est vrai qu'on note un liesse populaire à cette célébration, certains Béninois y voient une simple formalité de routine. Pour Jeanne Dovonon, le désintérêt observé aujourd'hui chez une frange de la population s'explique par un sentiment de mise à l'écart des citoyens vis-à-vis de la gestion de la cité. L'octagénaire plaide pour le retour du défilé civil, avec les femmes des marchés et les artisans.
... qui faisait ressentir une certaine fierté
Kokouvi Louis est un agent retraité du port de Cotonou âgé de 78 ans. Pour lui la fête était mieux célébrée sous la présidence de feu Hubert Maga, premier président du Dahomey, après l'indépendance.
Abondant dans le même sens que Jeanne Dovonon, il a aussi décrit un défilé civil où artisans et marchands défilaient aux côtés des pêcheurs, agriculteurs et maçons exhibant leur travail depuis des camions aménagés. « Tout ça constituait un spectacle bon à voir », résume-t-il.
Le presque octogénaire déplore la disparition du défilé civil et le fait que la célébration soit désormais réduite à la seule parade militaire. « Aujourd'hui, ce sont seulement les hommes en treillis qu'on voit défiler», se désole-t-il. Or, compare-t-il, avant, les civils avaient un place importante dans la célébration. «Les œuvres de nos artisans étaient exposées et on y ressentait une certaine fierté. Ce n'est plus le cas aujourd'hui », raconte-t-il nostaligique.
La nostalgie des finales de la Coupe de l'indépendance
Hyacinthe Cakpo a 63 ans. Cuisinier de métier, il a pris congé des fourneaux depuis quelques années pour, dit-il, consacrer davantage de temps à ses petits-enfants.
Féru de football, il se souvient encore de l'engouement que suscitait, chaque 1er août, la finale de la « Coupe du Bénin », devenue « Coupe de l'indépendance ». Ce rendez-vous de football était courant dans les années 1980-1990, apprend-il.
« À l'époque, je n'avais pas d'argent et pourtant je quittais Vodjè (11e arrondissement de Cotonou, Ndlr) à pied pour me rendre au stade René-Pleven (3e arrondissement de Cotonou), à Akpakpa», raconte l'ex-cusinier de 68 ans. Une fois sur les lieux, poursuit-il, alors qu'il n'avait pas d'argent pour s'ofrir le ticket d'entrée, Hyacinthe Cakpo trouvait le moyen de vivre se moment spécial pour lui. « Je restais donc au portail et j'allumais ma radio. Il fallait régler l'antenne pour capter le signal. Dès que j'entendais : "Allô Guy Galbert, Allô Mouf", je savais que j'étais sur la radio nationale », se remémore-t-il, enthousiaste.
Ce Béninois du 3e âge garde encore en mémoire les commentaires des journalistes sportifs de l'époque, dont il se souvient très bien. « Les Diogo Pelu, Guy Galbert Ahouitonon, Alex Chodaton, Mouf Liady, René Bewa me faisaient vivre le match comme si j'étais à l'intérieur du stade. »
« Quand le match arrivait à un certain moment, on nous ouvrait le portail et on entrait dans le stade. Une fois à l'intérieur, c'était plein : personne ne voulait se faire conter l'événement », se souvient Hyacinthe Cakpo, évoquant les finales entre les Dragons de l'Ouémé et les Requins de l’Atlantique.
Même après plusieurs décennies, l'ex-chef cuisinier cite avec aisance les noms de certains joueurs marquants de cette période : Dossou Gbété, Salou, Bernard Hounnouvi, qui, selon lui, « étaient plus techniques » que la plupart des joueurs évoluant actuellement dans le championnat national.
De Jeanne Dovonon à Louis Kokouvi en passant par Hyacinthe Cakpo et Donatien Gnacadja, les Béninois du 3e âge souhaitent revivre la célébration de la fête de l'indépendance comme dans les années 60 ou tout au moins voir un défilé civil comme cela se faisant encore jusqu'en 2010.
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