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Santé : « avorter dans de bonnes conditions, c’est préserver la vie de la femme », Sage-femme Florence Djihoun

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Sage-femme de formation et d’expérience, Florence Djihoun est l’ancienne coordonnatrice nationale du Projet Rigth here rigth now 2 (RHRN 2) Bénin. Dans une interview accordée à Banouto, elle a abordé la thématique l’avortement dans le contexte béninois, la nouvelle loi sur la santé sexuelle et reproductive.

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Qu’est-ce qu’un avortement sécurisé ?

L’avortement ou interruption volontaire de grossesse, c’est le fait d’utiliser des moyens pour interrompre la grossesse. Quand on dit volontaire, cela voudrait dire que la jeune fille ou la femme a fait un choix de mettre fin à cette grossesse.

L’avortement est sécurisé lorsque c’est fait par un agent de santé qualifié qui a reçu la formation nécessaire, qui dispose d’un plateau technique pour pouvoir offrir ce service. Là, c’est sûr que l’avortement se fait dans de bonnes conditions et la femme est en mesure d’avoir une grossesse quand elle le voudra.  

Comment est-on arrivé à parler d’avortement sécurisé au Bénin ?

Si on en est arrivé là, c’est que l’avortement clandestin constitue aujourd’hui un problème de santé publique. Alors faut-il laisser les femmes mourir et voir des familles se disloquer, des enfants devenir orphelins, peut-être même délinquants ? Non ! Du coup, les hommes de la loi aussi bien que les personnes de la santé se sont rendus compte qu’il va falloir s'asseoir.

C’est ainsi qu’il est proposé de créer un cadre qui puisse offrir à ces femmes la possibilité de faire cet avortement de façon sécurisée.

Est-ce que ce service est aujourd’hui disponible au Bénin ?

C’est vrai que la loi a été votée. C’est la loi sur la santé sexuelle et la reproduction humaine. Depuis que cette loi a été votée, il a été aussi dit que les conditions qui vont permettre de bénéficier de ce service vont être définies après. Mais jusqu’à ce jour, on n’a pas encore toutes les informations. Nous avons appris que l’avortement va se faire dans les formations sanitaires publiques. Au niveau du ministère de la santé, une enquête va se faire pour voir quels sont les centres de santé qui sont en mesure d’offrir ce service à partir de la compétence, de la formation, du personnel qui est sur place et du plateau technique. Ce n’est pas donné à toutes les formations sanitaires d’offrir ce service.

A la date d’aujourd’hui, si je suis une jeune femme dans le besoin d’un avortement sécurisé, pourrais-je avoir accès à cela ?

Oui, on peut avoir accès à ça, mais ça va dépendre de la formation sanitaire. En tout cas, ça ne doit pas être au niveau des centres de santé communautaires, mais au niveau des centres de référence où nous avons des médecins gynécologues, des sages femmes formés pour offrir ce service.

Le Bénin a mis au jour sa loi sur la santé sexuelle et la reproduction notamment sur l’aspect de l’avortement. Qu’est-ce qu’on peut retenir globalement des modifications apportées à cette loi ?

Au départ, la loi nous disait que la femme peut bénéficier d’un service d’avortement si elle est violée, s’il s’agit d’une grossesse qui a été contractée entre frère et sœur, entre cousins ou si la grossesse met la vie de cette femme en danger. Mais la loi aujourd’hui dit qu’en plus de ces conditions, la femme, lorsqu’elle va se retrouver dans une situation où elle se dit "je ne peux pas garder la grossesse parce que je ne peux pas continuer, parce que je suis sous un contrat à durée déterminée, ça ne me permet pas d’exercer ma profession. Ou encore, lorsqu’elle se retrouve dans une situation où elle envisage voyager ou lorsqu’elle subit une détresse émotionnelle ou quand elle manque de moyens financiers. En ces moments, cette femme peut se rendre dans un service agrééé pour pouvoir bénéficier d’un avortement sécurisé.

Il y a aussi l’aspect des mineures qui a été pris en compte dans la nouvelle loi. Quand dites-vous ?

Oui ! Ça peut choquer un tant soit peu, mais on reconnaît que les adolescents sont sexuellement actifs. Du coup, c’est des enfants qui à priori vont à l’acte sans se protéger et qui peuvent se retrouver dans ces situations. Des jeunes qui sont encore enfants, qui sont encore sous la tutelle des parents. La loi dit toujours sur le plan de la santé publique, puisque la jeune fille qui est en train d’évoluer, qui croit qu’il n’a pas encore fini sa croissance se retrouve enceinte est-ce que cela ne va pas être une situation qui va mettre en danger la vie de cet enfant ? Puisque morphologiquement il y a beaucoup de choses qui font que la jeune fille ne peut pas tenir la grossesse jusqu’au bout. Du coup, si elle le désire, on pourrait éventuellement la satisfaire.

Peut-on dire que c’est cette modification qui légalise l’avortement au Bénin ?

Je crois que ce n’est pas une affaire de légalisation de l’avortement parce qu’au départ nous avions déjà des conditions où la femme pouvait bénéficier de services d’avortement. Aujourd’hui cette loi a été juste améliorée. L’avortement existait déjà au Bénin.

Dans l’opinion, les gens pensent que les modifications sont une porte ouverte à l’avortement irresponsable. Que pensez-vous de cela ?

Je dirai non. C’est une interprétation de la loi. Pourquoi en est-on arrivé là ? D’aucuns n'appréhendent pas pourquoi, mais en réalité, c’est juste que nous voulons réduire un peu les cas de décès maternels.

Quand la femme ou la jeune fille est dans une situation où elle n’a pas désiré la grossesse et qu’elle se dit "je veux avorter", on lui donne les moyens de réduire un tant soit peu les conséquences liées à l’avortement parce que quand on va faire l’avortement clandestin, il y a beaucoup de conséquences qui s’en suivent.

Est-ce que vous pouvez nous donner une idée de chiffres sur les avortements clandestins au Bénin ?

Je ne suis pas très forte en chiffres. Ce qui se fait dans la clandestinité sans les moyens adéquats conduit les femmes à perdre la vie. Dans le cas des décès maternels, nous savons que les conséquences liées aux avortements clandestins occupent une grande partie.

En dehors des décès, quelles sont les autres conséquences de l’avortement clandestin ?

On peut avoir les perforations d’utérus, les ruptures de l’utérus. Il peut arriver que la personne qui pratique l’avortement ne maitrise pas comment ça se fait et du coup on perse les viscères, on sort tout ça et on en arrive même à une hystérectomie (l’ablation de l’utérus). Or, dans ce cas, la femme ne peut plus tomber enceinte. Donc, elle devient une femme stérile. Vous imaginez une femme plus tard qui est dans un ménage et qui a le désir d’accoucher mais qui ne peut pas. Il y a tout ça qui fait qu’on s’est dit qu’il faut agir.

Dans l’opinion, certains pensent que, "avorter c’est tuer". Vous, de votre position de sage-femme, comment appréciez-vous ce point de vue ?

Cette opinion, elle est fondée. On dit de façon schématique, "avorter c’est tuer" parce que quand le fœtus est dans le sein de la maman, normalement l’aboutissement c’est de voir venir l’enfant. Mais, il y a que pour l’avortement sécurisé, on a défini un délai pour que cet avortement se fasse. Au départ, la loi autorisait que cela se fasse au niveau du premier trimestre et aujourd’hui on se dit qu’on peut aller jusqu’à 12 semaines d’aménorrhée. Douze semaines, ça veut dire les trois premiers mois.

Quand je prends ma conviction religieuse, je suis d’accord qu’on dise qu’avorter c’est tuer. Pour le prestataire que je suis, on est obligé d’en arriver là pour que la vie de cette femme soit préservée.

Dites-vous que l’avortement sauve des vies ?

Effectivement, avorter dans de bonnes conditions, c’est préserver la vie de la femme. Je vous ai dit que nous avons des conséquences dramatiques lorsqu’il s’agit des avortements qui sont faits de façon clandestine, la plus grande conséquence, c’est le décès de la femme. Une fois que la femme a en tête d’interrompre sa grossesse quel que soit ce qu’on va faire, elle va faire son choix.

Aujourd’hui, nous avons un cadre qui permet à la femme de faire l’avortement. Cette femme qui aurait pu mourir, on la récupère. Ça veut dire que cette femme, on a sauvé la vie de cette femme.  Qui sauve la vie d’une femme, sauve la vie d’une famille, sauve les vies d’une nation.

Si tant est que l’avortement sauve la vie de la femme, pourquoi ça choque dans l’opinion d’apprendre qu’une femme a volontairement interrompu une grossesse ?

L’avortement a été toujours un sujet tabou au niveau de la population. On se dit qu’on n’a pas le droit d’aller faire ça, on n’a pas le droit de bénéficier de ça. Même si à côté de nous, nous avons des personnes qui le font, on se voile la face pour dire non ça n’existe pas, ça ne devrait pas exister alors que dans la réalité, dans toutes les familles il y a des situations qui prévalent. Quelque part, il y a aussi l’information qui n’est pas accessible à ces personnes. C’est pour ça que quand on parle d’avortement ça choque. Si nous avons l’opportunité de donner la vraie explication de ce qui amène la femme à le faire, je pense qu’un tant soit peu, ça peut abaisser les ardeurs au niveau de la population.

Quelles sont les insuffisances de la nouvelle loi sur l’avortement ?

On a dit que les femmes désormais quand elles se retrouvent dans des situations où professionnellement la grossesse constitue un blocage ou qu’elle dit "je ne peux pas financer". Mais, on n’a pas les éléments qui nous permettent de dire comment est-ce qu’on pourra mesurer quand la femme se retrouve dans cette situation et qui sont ces personnes qui sont éligibles. 

Il faut quand même que nous ayons quelques éléments qui nous permettent de dire qu’au vue de telle situation cette femme peut bénéficier de ce service. Au-delà de ce point, nous n’avons pas encore le décret d’application de la loi. Notre appel c’est qu’on fasse que cette loi puisse vraiment être mise en application à travers ce décret qui doit être pris.

Vous avez été impliquée dans le projet Right Here Rigth Now 2 (RHRN2) que l’ABPF met en œuvre. Dites-nous, de quoi il s’agit ?

Le projet RHRN 2 est un programme qui a été créé par un consortium d'organisations intervenant dans la planification familiale, qui luttent pour les droits sexuels et reproductifs. Et donc, au niveau de ces droits, c’est beaucoup plus pour mettre les jeunes en avant parce qu’aujourd’hui c’est cette population qui constitue la relève. Pour qu’on ne soit pas face à des situations où on se retrouve avec des jeunes qui ne sont pas encore mûres, qui deviennent pères sans être préparés, qui deviennent mères sans être préparées, il faut alors mettre l’accent, leur fournir l’information nécessaire pour les maîtriser.

Le constat, il est là, la jeunesse aujourd’hui est sexuellement active. Alors est-ce qu’à ce jour, on peut leur dire, "n’allez plus au sexe ?" Je crois que ce n’est plus tellement évident. RHRN 2 intervient dans les Etats où on sait que les jeunes ont besoin de cet accompagnement. 

Qui sont les acteurs du projet ?

Nous sommes un certain nombre d’organisations qui se tiennent la main pour pouvoir mettre en œuvre ce projet. Comme membre de cette coalition, nous avons BSYP qui est un réseau de personnes LGBTQ. Le projet c’est pour permettre aux jeunes de bénéficier de leurs droits sexuels dans toute leur diversité et quand on parle de diversité, il y a aussi les minorités c’est pour ça qu’on est en association avec ceux-là aussi pour leur permettre de faire valoir leurs droits, de se faire connaître. 

En plus de ce réseau, il y a aussi le Réseau ouest-africain des jeunes femmes leaders. Chez nous, la plupart du temps, les femmes sont reléguées au second plan, il faut qu’on se batte, il faut qu’on s’affirme. Nous avons l’Association des blogueurs du Bénin. Comme aujourd’hui tout se passe au niveau des réseaux sociaux, ceux-là sont avec nous pour faire passer les informations sur les droits sexuels sur tout ce qui concerne les questions de la reproduction des jeunes sur les réseaux sociaux. Et nous, Association béninoise pour promotion de la famille. Nous travaillons pour permettre aux jeunes de pouvoir jouir de leur santé sexuelle et reproductive.

Réalisation : Olivier Ribouis & Judicaël Kpèhoun

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