Archives

Activités commerciales: le visage féminin de l’informel au Bénin

Activités commerciales: le visage féminin de l’informel au Bénin

Des marchés aux commerces de proximité en passant par la vente à la sauvette, les femmes constituent un maillon essentiel du commerce informel. Elles y trouvent leur subsistance.

Des marchés aux commerces de proximité en passant par la vente à la sauvette, les femmes constituent un maillon essentiel du commerce informel. Elles y trouvent leur subsistance.

marche-informel-benin

Alice, la quarantaine communément appelée ''Hoonon'' n’a pas eu besoin d’enregistrer une entreprise ni d’ouvrir une boutique de divers, avant d’installer son commerce. Elle a juste transformé l’une des chambres de sa maison en boutique. Elle fait un chiffre d’affaire de 60 000 FCFA environpar jour. Rencontrée dans l’un des quartiers populeux de Cotonou, elle s’est montrée très réticente à répondre à nos questions ; croyant avoir affaire aux services des impôts.

« A quoi bon s’exposer au bord de la voie et faire face à des dépenses incompressibles : loyer, électricité, impôts et bien d’autres frais. Je vends juste des divers, des condiments et tout ce qu’il faut pour se faire un plat rapide », se lâche-t-elle, sourire aux lèvres, une fois rassurée de notre statut. « Ceux qui me connaissent viendront à moi puisque c’est presqu’au prix du marché je vends mes articles », ajoute-t-elle, pressée d’aller servir deux clients qui visiblement s’impatientaient.

Rencontrée à Calavi, Maman Cathé, pour sa part, mène son commerce de divers à la maison pour mieux s’occuper de ses enfants. Elle estime qu’avec quatre enfants en bas âge, il lui est plus aisé de s’organiser depuis la maison.

« Au-delà des charges qu’impose la location d’une boutique et les frais y afférents, je n’ai pas encore de grands enfants. Mon ainé n’a que 8 ans et le tout dernier 8 mois. Ma présence à la maison et à leur soin est vitale », confie-t-elle avec fierté. Comme Maman CathéetHoonon, nombreuses sont les femmes qui s’adonnent au commerce dans les maisons, comme celles installées dans les marchés.

Le marché Dantokpa grouille de monde ce lundi 23 décembre peu après 09 h. L’on pouvait prétexter de la veille de la nativité pour justifier ce monde fou au marché. Mais Dantokpa, ce marché international, grouille de monde quelle que soit l’heure, la saison et l’occasion.

Ce qui attire davantage l’attention, c’est le nombreimpressionnant de femmes dans cette foule d’individus qui agissent et interagissent. Tante Aissi vend de l’eau devant la pharmacie ‘’les quatre thérapies’’ du marché Dantokpa. Quand ses filles sont à la maison ou en congés, elles viennent l’aider. C’est de ce commerce qu’elle vit et parvient à subvenir aux besoins de ses quatre enfants.

Le commerce de mère à filles

Les mères ne lâchent pas leurs filles en matière de commerce. La plupart des dames rencontrées à Dantokpa, aussi bien dans le hangar de vente de tissus que du commerce de bijoux en passant par les grossistes de céréales, tiennent leurs activités de leurs parents : une mère, une tante adoptive, une grand-mère.

« Personne ne débarque au marché encore moins à Dantokpa ex nihilo. Il faut une souche, une personne qui t’initie et qui te donne sa bénédiction à moins de vouloir finir vendeuse ambulante encore que ce n’est pas aisé », détaille Ya Zoubérath, commerçante de bijoux. Mémé Léa, 60 ans révolus, assiste toujours ces deux petites filles au marché Dantokpa. A ces heures perdues où de peur de s’ennuyer seule à la maison, elle préfère se rendre à Dantokpa qui l’a vu grandir et qui lui a permis de se réaliser toute sa vie.

La sexagénaire justifie la forte présence des femmes dans les marchés par le fait que « contrairement à d’autres pays où longtemps les femmes restaient à la maison et les hommes allaient au marché aussi bien pour le commerce que pour les emplettes, le Bénin a toute une autre philosophie. Ce sont les femmes qui font la cuisine et savent les ingrédients dont elles ont besoin pour mieux assaisonnées leurs sauces. De plus, longtemps, les filles n’ont pas été scolarisées et la seule issue, c’était d’aider leurs mères dans le commerce »

KassimAssouma, chercheur au centre des études africaines, livre dans son ouvrage intitulé ‘’Analyse de la dynamique de l’Economie informelle au Bénin des statistiques pour soutenir cette explication de Mémé Léa.

«L’essentiel  de  la  main  d’œuvre  dans  l’informel  est  constitué  des  femmes.  Une étude  datant  de  2003  indique  que  60%  des  femmes  employées  s’y  retrouvent  et exercent en partie dans le commerce, la petite  restauration, les activités  ambulantes et semi-sédentaires et les activités de transformation agro-alimentaires », renseigne-t-il dans son ouvrage publié en 2019 avec l’appui de la Fondation Friedrich Ebert, bureau du Bénin.

Dans le commerce ambulant

Cotonouet ses environs pullulent d’activités commerciales informelles notamment le commerce ambulant de tenues vestimentaires, de produits cosmétiques, de diverses nourritures et même de médicaments traditionnels. Un business qui nourrit plusieurs familles. Ce commerce ambulant se constate aux abords des voies principales, dans les rues, au quartier, à proximité des lieux de commerce fixes, notamment des boutiques et magasins.

Ces commerçantes ambulantes font dans la vente de tout ce que vendent les commerçants fixes : fruits, légumes, céréales, sandwichs, articles ménagers, jouets ou de chaussures. La vente de la nourriture se fait avec une bassine et un tabouret. Quand c’est des chaussures et vêtements, les articles sont disposés soigneusement autour avec des cintres. Elles adaptent leurs commerces aux saisons ; en fonction des besoins de la population ou de la disponibilité de la denrée à commercialiser.

« Le commerce ambulant est l’activité rémunératrice adéquate pour subvenir à ses besoins et ceux des enfants lorsque vous n’avez plus d’aide ou lorsque du jour au lendemain vous perdez un emploi », explique Lidwine, la trentaine qui vient de perdre son emploi. « C’est aussi l’activité idéale pour rembourser une dette ou payer sa tontine, épargner de l’argent afin de se relancer suite à un revers social », ajoute celle qui fait le commerce de chaussure. Avec ce business, elle épargne, dit-elle, près de 60.000 Fcfa par mois.

Maman Fènou, vendeuse de fruits confie qu’elle parcourt plusieurs kilomètres par jour pour épuiser son stock de la journée. « Je ne sais faire que ça, me déplacer de quartier en quartier pour espérer trouver un client. C’est mon quotidien », raconte-t-elle. Les passages lents et presque cadencés de maman Fènou et ses pairs constituent des micro-événements qui rythment la vie quotidienne des quartiers de Cotonou et environs.

Jérôme Monnet, dans un article intitulé : le commerce de rue, ambulant ou informel et ses rapports avec la métropolisation : une ébauche de modélisation, publié en 2006 dans la Revue Cairn,explique que « le commerce ambulant n’est pas exclusivement caractérisé par la situation du vendeur, mais aussi par celle du client, qui achète voire consomme dans un espace de circulation, au cours de ses déplacements ». Il ajoute que « l’''ambulantage'' ne concerne pas toutes les formes de commerces et de service, mais révèle des transformations de l’urbanité ». 

Activités parallèles

Nombreuses sont celles qui même employées par l’Etat, créent des activités parallèles pouvant leur permettre de répondre aux sollicitations financières aussi bien dans leur foyer que dans la grande famille en passant par les cotisations des associations. Louisette, agent contractuel de l’Etat a ouvert une poissonnerie à domicile depuis 5 ans. Une précaution pour non seulement faire face à ses nombreuses dépenses mais aussi une manière de se sécuriser au cas où l’Etat décidait un jour de rompre son contrat.

« Aujourd’hui, il est important d’avoir plusieurs cordes à son arc pour ne pas vivoter », conseille-t-elle. Comme Louisette, maman Ruth, la quarantaine et mère de quatre garçons est aussi agent de l’Etat. Enseignante au primaire, cela fait 8 ans qu’elle a entamé le commerce de sac de charbon. « Le salaire d’un enseignant béninois ne peut pas me permettre de prendre soins de mes enfants et de les envoyer dans les meilleures universités plus tard », maman Ruth. Elle assure que ses ventes semi-gros de charbon lui rapporte le double son salaire d’enseignante.

Pour l’auteur de l’ouvrage ‘’Les activités du secteur informel au Bénin, Des rentes d’opportunités à la compétitivité nationale’’, le Professeur John Igué, il est impératif de structurer le secteur informel et non le formaliser. « Ce qui fait cruellement défaut au secteur informel, c’est une meilleure organisation pour le moderniser », déplore le professeur Igué. Un point de vue que partage l’économiste Faustin Djouhoundé qui estime que « restructurer l’informel peut être profitable à l’Etat. »