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Bénin : zémidjan, solution informelle tout terrain contre le chômage

Bénin : zémidjan, solution informelle tout terrain contre le chômage

Accessible à toutes les couches sociales, le métier de zémidjan ou taxi-moto est souvent l’alternative contre le chômage. A Cotonou, capitale économique du Bénin, des milliers d’homme, en quête d’une vie meilleure, sont obligés d’exercer ce métier partiellement ou à temps plein.

Accessible à toutes les couches sociales, le métier de zémidjan ou taxi-moto est souvent l’alternative contre le chômage. A Cotonou, capitale économique du Bénin, des milliers d’homme, en quête d’une vie meilleure, sont obligés d’exercer ce métier partiellement ou à temps plein.

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Il est 10 heures du matin ce mardi 24 décembre 2019 à Dantokpa, l’un des plus grands marchés de l’Afrique de l’ouest. Ce jour-là, c’est la veille de la fête de Noël. Le ciel est peu clément. Le soleil de cette matinée-là n’est pas de nature à faciliter la tâche aux passants.« Liquidé, gbandjo gbandjo. Venez acheter. Cela ne coûte rien », scandent des commerçantes en langue fongbé. Ces dernières font la promotion de leurs produits. 

A quelques jours des fêtes de fin d’année, le marché international de Dantokpa grouille de personnages hétéroclites:acheteursfougueux, vendeurs encombrants et passants curieux.  Au milieu de la foule du côté de Sofradoto, des hommes, traînant leurs motosvrombissant, essayent de se frayer un chemin.Ils répètent une expression en fongbé: « Agoooagoooagooo », qui signifie « cédez le passage » en français. Une chose retient surtout l’attention chez ces hommes, c’est la couleur jaune de leur tenue chemise. Ici, c’est par cette couleur que l’on identifie facilement le métier de l’homme qui la porte. Ce sont des conducteurs de taxi-moto ou « zémidjans » de la ville de Cotonou.

Assis sur une moto de marque asiatique, lasueur dégoulinante de son corps, Richard vient de déposer une jeune dameen face de la pharmacie « Quatre thérapies ». Cette dernière vient faire ses emplettespour la fête du lendemain. L’homme est vêtu d’une chemisette jaunequi porte un numéro matricule.Ce quadragénaire, père de trois enfants, exerce la profession de conducteur de taxi-moto depuis 18 ans. « J’ai commencé en 2002. J’en ai fait ma profession. C’est grâce à ce métier que j’ai pu me réaliser », confie-t-il fièrement.Il ne compte pas l’abandonner de sitôt.

Le dur combat des clients

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A côté de Sofradoto où les taximans venus des villes voisines telles que Porto-Novo et Sèmè-Kpodjidéposent leurs clients, les conducteurs de Zem se battent pour avoir leur gagne-pain quotidien.

L’attitude de ces hommes habillés en jaune n’est pas des plus gaie. Toutes les techniques sont mises à profit pour avoir des clients de la journée. « Tu n’as pas besoin de descendre du taxi avant que ces gens-là viennent te proposer leurs services. Des fois, ça te fatigue au point de ne pas savoir quoi répondre », raconte Hélène, étudiante en deuxième année de droit à l’université d’Abomey-Calavi.

L’attroupement de ces conducteurs zems autour d’un taxipour avoir des clients peut donner lieuà des discussions peu courtoises. « Il faut être habile pour avoir des clients à Sofradoto. Nous sommes devenus trop nombreux à exercer ce métier ce qui fait que l’activité n’est plus rentable comme avant. Pour avoir un client, c’est vraiment difficile », déplore Albert, zémidjan-man. Pour gagner son pain quotidien, ce sexagénaire polygame confie avoir recours souvent à la brutalité pour arracher des clients. Il ajoute que les clients même comprennent que cela se passe ainsi.

Les taxis-motos sont les moyens de transport qui s’adaptent le mieux aux routes dans la ville de Cotonou et sont accessibles à tous les types d’usagers. « Ils sont aujourd’hui le principal mode de transport au Bénin et représentent plus de 75% des services de transport », renseigne un rapport du ministère béninois des transports datant de 2013.

Selon Camille, un autre conducteur de taxi-moto rencontré quelque part vers le carrefour saint Michel en venant deTokpa, c’est un combat quotidien ce métier. « L’offre est plus grande que la demande. Tu es obligé de proposer un prix moins cher », partage-t-il. La trentaine, Camille confie avoir fait quelques années d’étude en économie à la Faculté des sciences économique et de gestion (FASEG) de l’Université d’Abomey-Calavi.

Alternative contre le chômage

Au Bénin, les causes de cette activité sont d’ordre sociologique et économique, explique l’économiste Nadège Djossou dans sa thèse de doctorat intitulée « Analyse de l’activité de conducteur de taxi-moto au Bénin ». Sur le plan sociologique, l’activité de conducteur de taxi-moto, écrit-elle, existait depuis les années 1950, mais consistait à transporter des marchandises à l’aide de bicyclettes. 

« Au fil des années, les bicyclettes ont laissé place aux motos qui progressivement se sont spécialisées dans le transport aussi bien des personnes que des marchandises », poursuit-elle

« C’est à cause des conditions de vie que je suis devenu conducteur de taxi-moto. Je suis dans ce métier cela ne fait pas encore un an. J’ai commencé en septembre 2018», raconte Sébastien conducteur du véhicule à deux roues. Il était commerçant de pièces détachées par le passé. L’homme avoue avoir mis pieds dans ce métier à cause des difficultés financières et pour subvenir aux besoins de sa famille.

« Je ne voulais pas basculer dans le vol et le braquage à mains armées, c’est pourquoi j’ai choisi ce métier. Je fais la prière chaque matin de quitter ce métier », explique-t-il

Les raisons économiques à l’origine du développement de cette activité au Bénin est la crise économique des années 80. « Cette crise économique combinée avec la détérioration des routes a conduit au remplacement progressif des taxis conventionnels par les taxis-motos qui sont moins coûteux et permettent une plus grande accessibilité et mobilité sur les pistes non bitumées de tout le pays et particulièrement celles de Cotonou », fait savoir l’économiste Nadège Djossou.

Certains zémidjans rencontrés dans la ville de Cotonou affirment exercer ce métier non pas pour des raisons de conviction, mais pour éviter de croupir sous le poids du chômage.Dans une autre vie, Gildas, cequinquagénaire époux de deux femmes raconte avoir été instituteur pendant plusieurs années dans une école privée du quartier Akpakpa à Cotonou. Aujourd’hui, l’homme exerce le métier de conducteur de taxi-moto. «J’ai été viré un matin de mon métier d’instituteur. Pour ne pas me retrouver au chômage, j’ai été obligé de faire le choix de métier de zémidjan ».

Grand pourvoyeur d’emploi du secteur informel

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Dans la ville de Cotonou, ces conducteurs de Taxi-moto sont des milliers à combler les déficits des transports publics au Bénin. En 2011, selon des statistiques de la Banque mondiale, le Bénin comptait près de 250 000 zémidjans. Cotonou, la capitale économique compterait plus de 100 000 conducteurs de moto taxis. Au-delà d’éloigner la précarité de celui qui le pratique, le métier de zémidjan nourrit efficacement son homme.

« Je gagnais avant pas moins de 5000francs CFA (8,50 dollars, ndlr) par jour, mais aujourd’hui, nous gagnons difficilement 3000 francs CFA (5,10 dollars, ndlr) par jour », se désole Jean, conducteur de taxi-moto avant d’avouer que ce métier lui permet de nourrir convenablement sa famille.

Selon Nadège Djossou, enseignante-chercheure à l’Ecole nationale de statistique de planification et de module démographique (ENSPD) de l’Université de Parakou, les niveaux de revenus dans le métier de taxi-moto sont en moyenne de 5000 f par jour pour environ 8 heures de travail dans la journée. « Cette activité emploie un très grand nombre d’individus même si les statistiques n’existent pas sur le nombre exact de zémidjan que nous avons au Bénin et en particulier à Cotonou », analyse-t-elle dans une interview accordée à Banouto.

L’économiste signale que ce secteur représente néanmoins l’un des secteurs qui emploie le plus d’individu dans « le marché informel.»

« C’est un secteur qui offre des opportunités d’emploi à des milliers d’individus au chômage. Pour entrer dans ce secteur, il n’y a pas de barrière. On n’a pas besoin d’avoir un niveau d’éducation élevée. Les coûts pour entrer sur ce marché aussi sont faibles. Si tu n’as pas les moyens, il suffit de trouver quelqu’un qui peut te louer une moto et là tu peux déjà exercer ce métier », précise-t-elle.