INVESTIGATION-REPORTAGE

Accès à l’eau au Bénin: quand se laver devient un luxe à Tanguiéta

( words)

Commune du département de l’Atacora considéré comme le château d’eau du Bénin, Tanguiéta manque cruellement de la source de vie. Dans cette localité frontalière du Togo et à quelques kilomètres du Burkina-Faso, la nappe phréatique s’assèche régulièrement. Se procurer le liquide précieux, notamment en saison sèche, est depuis des décennies pour de nombreux habitants, un véritable chemin de croix.

forage-tanguieta-sangou

Un groupe d'enfants actionne une pompe à moticité humaine à Sangou (Tanguiéta)

 

Sangou, arrondissement de Tanongou à Tanguiéta. Il est 12 heures ce mardi 7 juillet 2020. A l’entrée du bourg entouré par l’Atacora, chaîne de montagne boisée, à quelques mètres de l’école primaire, sept enfants s’affairent à la pompe à motricité humaine. L’un d’eux, une fillette d’à peine dix ans, robe bleue marine délavée par l’usure, actionne, à l’aide de son pied droit, la pédale de la pompe pour faire couler l’eau dans sa bassine. Les autres, quatre fillettes et un garçon d’âges voisins patientent en attendant leur tour pour remplir leurs récipients.

Près de ce groupe, un bambin de moins de cinq ans, tube orange en main, joue le corps mouillé d’eau. De l’autre côté du village, en allant vers le parc de la Pendjari, à proximité des cases, trois petites filles s’approvisionnent en eau au niveau de la deuxième pompe à motricité humaine. Non loin de là, à quelques mètres de l’arbre à palabre du village, une fillette prend de l’eau dans un puits à grand diamètre d’une trentaine de mètres de profondeur.

Ces scènes ordinaires sont bien rares à Sangou. Le village connaît d’énormes problèmes d’accès à l’eau. « Il n’y a pas l’eau. Si ce n’est pas le temps de la pluie maintenant, il n’y a pas d’eau », se lamente Lamatou, mariée et mère de famille. « Quand vous rendez visite à quelqu’un, c’est l’eau qu’on vous sert en premier. Est-ce qu’on vous en a servie quand vous êtes venus ? On n’a pas d’eau ici », a répondu Issa Nonyanou, chef du village quand on lui a demandé de nous parler des difficultés d’accès à l’eau.

Chemin de croix

forage-tanguieta-new

Premier et plus grand puits de Sangou
 

Le village compte cinq puits. « En saison sèche, explique le chef du village, les puits s’assèchent ». Seul un puits, selon les habitants, contient de l’eau toute l’année. Mais pas en quantité suffisante. « Quand on puise un peu, il faut attendre des heures avant de pouvoir y trouver encore de l’eau », expliquent un groupe de femmes. Des deux pompes à motricité humaine inaugurées en 1991 et 2006, la plus récente s’assèche régulièrement. Conséquence : se procurer de l’eau est pour les femmes un véritable combat. « Chaque matin, les femmes finissent par des coups de poing » à la recherche d’eau pour les besoins de leurs familles, fait savoir le chef du village.

Pour une bonne répartition de cette importante ressource très rare dans le village, les femmes ont été organisées. « A la queue leu leu, et à tour de rôle, et par petits groupes, explique le chef du village, les femmes vont chercher chacune une bassine ». Selon Issa Nonyanou, il est interdit à une femme de puiser deux bassines à la fois en saison sèche. Pour avoir une quantité d’eau suffisante pour leurs familles, les femmes font plusieurs tours et passent plusieurs heures.

De nombreuses familles sont obligées d’aller chercher l’eau à Tanongou, à plusieurs kilomètres. « Des gens vont chercher l’eau à moto et reviennent vendre le bidon de 25 litres à 150 francs CFA », confie le chef du village. Un véritable calvaire pour Lamatou. La jeune mère de famille, en raison des difficultés d’accès à l’eau, a songé quitter son foyer et partir dans un village où la ressource est disponible. Les hommes du village se plaignent de l’indisponibilité de leurs épouses à satisfaire leur libido. « Souvent tu te réveilles la nuit et ta femme n’est pas là, à cause de l’eau. Est-ce que vous avez vu des femmes enceintes à votre arrivée ? Pendant la saison sèche, elles sont tout le temps dehors pour chercher de l’eau », se plaint l’un d’eux, notre interprète circonstanciel.

Eau « pourrie »

forage-tanguieta

Issa Nonyanou, Chef du village de Sangou
 

Outre la question de disponibilité, la qualité de l’eau est également un souci pour les populations. Si pendant la saison pluvieuse, les habitants peuvent consommer une eau plus ou moins limpide comme constaté, ce n’est pas le cas l’autre saison. « Quand vous voyez l’eau que les gens puisent en décembre, même un cochon ne peut pas se laver dedans », indique Fousseni Barè, un retraité dont l’épouse est originaire de Sangou. L’ex-agent de l’Etat assure que c’est une eau « rouge », « pourrie ». « Quand tu vois l’eau, tu comprends que c’est la maladie », appuie notre interprète ajoutant que la population sans solution se résigne à la consommer ainsi. « Qu’est-ce qu’on peut faire ? ».

La qualité de l’eau consommée est souvent à l’origine des problèmes de santé. « Il y a souvent des diarrhées, un peu partout », apprend le jeune paysan dans le rôle d’interprète. Les maladies de la peau, en raison de l’indisponibilité de l’eau, ne sont pas loin. Notamment chez les enfants. Car, explique le chef du village, seuls les enfants chanceux peuvent faire leur toilette en saison sèche.

Et cette triste situation, apprend Issa Nonyanou, dure depuis la création du village où il a vu le jour il y a plus de cinq décennies. Elle s’est aggravée au fil des ans avec l’augmentation de la population et le tarissement de la première source d’approvisionnement en eau située au pied de la montagne.

« Sangou est encore mieux »

 

forage-tanguieta

El-Hadj Boukari Zakari, maire de Tanguiéta
 

Le problème d’accès à l’eau n’est pas propre qu’au village de Sangou. « C’est tout Tanguiéta qui a un problème d’eau. Honnêtement, on souffre », révèle Fousseni Barè. Selon la première autorité de la commune, le problème d’accès à l’eau est plus criard dans d’autres contrées de la commune. « Sangou se plaint, mais Sangou est encore mieux », assure le maire de Tanguiéta, El Hadj Boukari Zakari. L’autorité communale explique que dans l’arrondissement de Cotiakou, il n’y a pas de points d’eau.  L’eau que consomme les populations, apprend le maire, est drainée depuis une source située à des dizaines de kilomètres. Et quand le système a un petit problème, l’arrondissement est sans eau.

Dans l’arrondissement central, la question de la disponibilité de l’eau se pose également. « Les gens se lèvent à 1h du matin, ils ne trouvent pas l’eau », informe le retraité Barè Boukari. « Même l’eau de la SONEB (Société nationale des eaux du Bénin ndlr) n’est pas facile à obtenir », fait savoir le maire. « Du robinet (de la SONEB ndlr), commente un habitant, c’est souvent du vent qu’on paie ».

Les forages réalisés par le conseil communal pour réduire un tant soit peu la souffrance des populations sont loin de satisfaire. « Des fois, il n’y a pas d’eau, dans les forages que la mairie a essayés d’installer un peu partout », reconnait El Hadj Boukari Zakari qui explique que ce sont particuliers propriétaires de forage qui aident les habitants en commercialisant l’eau. Chez ces particuliers, selon les habitants, deux bidons d’eau de 25 litres sont commercialisés à 25 francs CFA. « La commercialisation de l’eau est, en principe interdite. Mais l’Etat ne peut rien parce que le besoin est là », se résigne le maire.

« Gros problème »

 

fillette-au-puits

Une fillette au puits à Sangou
 

Traversée par un climat soudano-sahélien, Tanguiéta est arrosée pendant une moitié de l’année et frappée par la sécheresse le reste du temps. La commune reçoit en moyenne entre 800 et 1100 millimètres d’eau par an. Avec cette quantité et les cours d’eau en plus des chutes de Tanongou et de Tanguiéta, la commune qui comptait près de 75 000 âmes selon le dernier recensement de la population en 2013 devrait moins souffrir pour les questions d’eau.

« Mais le gros problème, c’est l’assèchement de la nappe phréatique », croit savoir le maire qui souligne que même le forage de la SONEB manque quelques fois d’eau en pleine saison des pluies. « Avec les pluies, les gens peuvent avoir un peu d’eau à l’intérieur des puits. Mais je vous dis, à partir de novembre-décembre, tous ces puits-là tarissent, presque. Et avec le changement climatique, c’est compliqué », explique la première autorité de la commune.

L’autre problème identifié par l’autorité communale, c’est la gestion de la ressource eau. « Nous gérons mal cette ressource. Vous voyez, le Burkina-Faso a moins d’eau que nous. Mais ils savent comment retenir l’eau pour qu’elle soit bien gérée sur toute l’année. Il faut que l’Etat pense à cela. Qu’on ne laisse pas le peu d’eau qui tombe ici, au nord aller au Sud », détaille le maire qui trouve ironique que le département de l’Atacora, au nord-ouest du Bénin soit considéré comme le château d’eau du pays alors que les communes de cette partie du territoire souffrent le plus du manque d’eau.

L’autorité accuse également les hommes politiques d’accentuer le problème et d’amplifier la souffrance des populations. « Car, soutient le maire, nous avons mis la politique dedans. On attend toujours quand il y a élection pour commencer par réparer les pompes, par faire les forages ». L’ensablement de certains cours suite à l’installation de champs et de maisons dans les bassins n’est pas sans conséquence sur la disponibilité de l’eau, pense également le maire.

 « C’est un rôle que l’Etat doit jouer »

forage-tanguieta

Une pompe à moricité humaine au marché central de Tanguiéta

 

Au niveau du conseil communal, assure El Hadj Boukari Zakari qui a pris les commandes de Tanguiéta début juin 2020, des réflexions sont en cours pour tenter d’apporter des réponses à la question. Mais l’autorité communale est convaincue que la problématique de l’accès des populations à l’eau est une préoccupation nationale qui dépasse les compétences des communes. La disponibilité d’eau potable en tout temps et en tout lieu, « c’est un rôle que l’Etat doit jouer », estime le maire de Tanguiéta. qui pense que l’Etat béninois a conscience du problème et des enjeux. « Ce n’est pas pour rien que les autorités actuelles ont créé l’agence nationale d’approvisionnement en eau potable en milieu rural », croit savoir le maire.

Le gouvernement béninois ambitionne d’offrir l’eau potable à l’ensemble de la population à l’horizon 2021. L’agence nationale d’approvisionnement en eau potable en milieu rural a été créée en 2019 en vue de la mise en œuvre de cette politique. L’agence a pour mission d’assurer, en plus de la maîtrise d’ouvrage, la gestion durable du patrimoine hydraulique relevant de sa mission. Ceci, à travers un partenariat public-privé.

Selon le maire, contact est pris avec l’agence pour lui faire part des difficultés en matière d’accès à l’eau dans la commune de Tanguiéta. Reste donc à la population à croiser les doigts pour que l’agence fasse diligence dans le traitement de ces difficultés et que les solutions appropriées soient apportées. Cela, afin que les populations de Tanguiéta vivent. Ne dit-on pas que l’eau, c’est la vie ?

NB: Cet article fait partie de notre dossier spécial sur les défis socio-économiques et sécuritaires des communes frontalières au Benin, réalisé avec l’appui technique et financier de la Fondation Friedrich Ebert (FES) au Bénin.

Banouto Digital

Vous aimez une presse libre et de qualité. Alors offrez-vous un accès illimité à Banouto Digital en souscrivant à un des abonnements moins chers.
1500 F CFA/mois ou 15.000 F CFA/An.

Abonnez-vous

A lire aussi ...