INVESTIGATION-REPORTAGE

Bénin : souffrances de mères à la recherche de leurs enfants migrants

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Incertitude, angoisse, pleurs, prières aux dieux…A Gouka, arrondissement de la commune de Bantè, dans le centre du Bénin, des mères à la recherche de leurs enfants disparus sur le chemin de la migration vivent dans la crainte du pire. Enquête.

Adéba Atchadé (d) souffre depuis la disparition de son fils Jules (Ph: Banouto)

Adéba tutoie les 100 ans. A son âge, la vieille mère de famille aux cheveux d’une blancheur de coton passe un soir de vie tourmenté à Sako dans son village à Gouka (commune de Bantè, centre du Bénin).  « Depuis près de trente (30) ans, elle n’a plus de nouvelles de son enfant ». Jules Sossou Ayénon, le benjamin de ses sept enfants, parti en aventure n’a plus donné de signe de vie.  

Parti en apprentissage à Anié, petite ville du Togo, après être sorti de l’école dans les années 85-86, Jules s’est lancé dans la vente de friperie dans son pays d’accueil. « En ce temps, se souvient Laurent, jeune frère consanguin de Jules, il revenait souvent vendre une partie de sa marchandise au village. On allait le voir là où il est aussi ». « Après quelques années, il a quitté Anié pour Lomé (la capitale du Togo, ndlr). Il y était avec des amis et continuait toujours son business de vente de vêtements. Aux alentours des années 2000, il a trouvé qu’il peut aller autre part pour réussir », confie Laurent. Depuis lors, la famille n’a plus de nouvelles de Jules qui a, comme par enchantement, disparu. Sans nouvelles de lui jusqu’au moment où nous mettons sous presse, la famille est désemparée, à commencer par sa mère.  A chaque fois que les souvenirs de son fils porté disparu lui reviennent, la centenaire se sent mal. « Toutes les fois que mes souvenirs vont vers lui, je suis davantage malade », confie la centenaire, le regard dans le vide.

La disparition de Jules est souvent à l’origine de bisbilles entre Adéba et son mari, aussi vieux qu’elle. La mère de famille accuse son époux de n’avoir pas assez fait pour retrouver son fils disparu. Quoique mis sur le banc des accusés, le géniteur de Jules affirme être tourmenté par cette affaire de disparition. Les moments où ses souvenirs vont vers son fils sont très pénibles à supporter pour lui, confie le vieil homme qui, sous le poids de l’âge, est par moment malade. « Je n’arrive pas à manger dans ces moments », révèle le père de famille assis sur son matelas duquel, il ne se lève que pour les besoins et les toilettes.

Restée unique enfant à s’occuper de leur maman, Viviane Boyo, sœur ainée de Jules garde une dent à son jeune frère parti sans plus jamais donner de nouvelles. « Je lui en veux de m’avoir abandonnée seule avec notre maman, de ne pas donner de nouvelles de lui et de nous laisser dans l’angoisse », lâche-t-elle, le visage refermé.

Difficile à supporter que la mort

Pour la famille de Jules, ne pas savoir qu’il est vivant ou mort est un supplice. « Si c’est qu’il est mort, je ferai mon deuil. Mais ne pas savoir s’il est vivant ou mort, c’est plus dur », confie la vieille Adéba. « C’est très difficile de ne rien savoir », déclare également, Viviane tenant entre ses mains une photo de Jules. A mesure que les années passent, elle prie Dieu de leur révéler si Jules est encore vivant.

Adéba Atchadé (d) souffre avec sa fille Viviane depuis la disparition de son fils Jules (Ph: Banouto)

A la quête de réponse, la famille consulte régulièrement l’oracle.  A cela s’ajoutent des aller et retours entre Lomé, Anié et Gouka à la recherche du parent disparu. Depuis les années 2000, ni les consultations de l’oracle, ni les sacrifices, offrandes et promesses aux fétiches, ni les avis de recherche n’ont permis d’avoir des traces de Jules. La famille n’est pas pour autant prête à perdre tout espoir. De temps à autre, fait savoir Laurent, la famille Ayenon se réunit pour penser à quelles actions menées afin de retrouver Jules et découvrir l’histoire derrière sa disparition.

Volatilisé après une histoire de colis perdus

Attachée à l’idée que Jules vit encore, sa génitrice se demande sans réponse ce qu’elle a pu faire à son fils pour qu’il décide de ne plus lui donner des signes de vie. Des éléments d’explication obtenue d’une source à Lomé, la famille apprend que Jules se serait volatilisé après une histoire de colis perdus. Jules, à en croire les informations recueillies par sa famille lors de ses recherches, serait allé au Cameroun quand il a estimé qu’il devait immigrer vers une autre destination pour réussir. Après un certain temps, rapportent ceux qui l’auraient vu pour la dernière fois dans la capitale togolaise, le jeune immigrant de retour dans le but de développer ses « business » à Lomé ou à Anié n’a pas retrouvé ses colis du Cameroun. « Ils ont dit qu’il a perdu ses colis, ses gros sacs qu’il emmenait. Ils ont dit qu’il les a perdus au parc (de stationnement des véhicules de transport commun, ndlr) de Lomé », confie Laurent.

Jules Ayenon (à g) et des amis de village qui ne sont plus  (Ph: Banouto)

Entre retourner à Gouka les bras ballants et poursuivre son aventure d’immigrant, Jules aurait préféré la deuxième option. Parti pour une destination inconnue, il est devenu l’homme le plus recherché de la famille Ayenon. « Depuis son retour (dans ce pays où il aurait immigré, ndlr), c’est fini, plus de nouvelles. Ni portable (appel téléphonique, ndlr), rien du tout », raconte Laurent.  

Vivre caché pour être heureux ?

Cette histoire de colis perdus au retour d’immigration peut-elle expliquer que Jules décide de ne plus donner de nouvelle à sa famille ? Applique-t-il l’adage populaire qui dit que pour « vivre heureux, il faut vivre caché » ?

Benoit Sossou, enseignant-chercheur à  l'Université d'Abomey-Calavi (Ph: Banouto)

Enseignant-chercheur à l’Université d’Abomey-Calavi et spécialiste des questions de migration et d’études de question de frontières régionales, Benoit Sossou n’exclut aucune possibilité. Selon l’universitaire, diverses raisons peuvent justifier qu’un migrant ne donne plus de signe de vie à sa famille. Il évoque notamment le motif de départ, le regard du migrant sur son lieu de départ et sur son lieu d’accueil projeté. Un migrant, suivant le motif de son départ, fait savoir l’enseignant-chercheur, peut décider de ne donner signe de vie que lorsqu’il aura réussi. L’expert informe que les catastrophes naturelles, les guerres peuvent également expliquer les disparitions de migrants. Des situations malheureuses sur le chemin de la migration, ou dans le pays d’accueil peuvent par ailleurs justifier la disparition d’un migrant. C’est le cas de Hamed Djarra, jeune immigrant clandestin. Originaire de la ville de Djougou au Nord-ouest du Bénin, Hamed, 27 ans, a été arrêté et détenu pendant trois mois par des « bandits » à son arrivée en Libye en 2014. Alors âgé de 20 ans, le jeune orphelin de père qui voulait se rendre en Italie a passé quatre mois sans donner de nouvelles à sa maman. Aux mains d’un groupe armé, Hamed dit avoir souffert d’absence de nouvelle de sa génitrice durant sa détention. « C’était très difficile », assure le jeune homme. Quand il parvient à s’acheter un portable plus d’un mois, une fois libéré, entendre la voix de sa maman, fait savoir Hamed, était un grand soulagement.

Kassin, le ''revenant'' de Gouka

Dans l’arrondissement de Gouka, Jules n’est pas le seul parti en aventure avec une famille sans nouvelles.

Kassin, aîné d’une famille du village de Mayamon, a été longtemps porté disparu. Omonga, sa maman aujourd’hui âgée de 95 ans selon les estimations, a pendant des années pleuré son fils parti de la maison en 1974. « Quand il allait, personne n’était informée. C’est bien plus tard que j’ai appris qu’il était en Côte d’Ivoire », confie la nonagénaire.

 « J’ai été très peinée à cette époque. Je pleurais régulièrement », poursuit la vieille mère assise sur un tabouret à l’entrée de sa maison d’une pièce. Sa peine aura duré 37 ans avant que par un après-midi, en 2011, une silhouette inhabituelle ne lui apparaisse. « J’étais sur la terrasse puis, je l’ai vu arriver », se souvient mère Omonga, elle qui a souvent prié ancêtres et fétiches du village pour le retour de son fils.

Bien qu’ayant le fruit de ses entrailles sous ses yeux, mère Omonga dit l’avoir palpé comme St Thomas à Jésus pour s’en assurer. Aujourd’hui, la mère de Kassin échange régulièrement avec son fils aîné retourné en Côte d’Ivoire où il travaille et a sa petite famille. De quoi donner des raisons d’espérer à Adéba, la mère de Jules qui ne souhaite qu’une seule chose avant sa mort : revoir son benjamin.

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