Un véhicule chargé de marchandises avance sur la piste boueuse de contournement de Houègbo. © Banouto septembre 2026
Mercredi 26 août 2026. Il s’en va être 20 heures. Des voyageurs quittent Abomey-Calavi pour Bohicon dans un taxi de sept places. Trois passagers descendent à Glo-Djigbé et à Allada. À bord du véhicule, cinq personnes désormais. À l’avant, le chauffeur et un premier passager sont assis côte à côte. Juste derrière eux, un deuxième passager. Un couple occupe le troisième rang, tout au fond. Tout allait bien quand, sans explication aucune, le chauffeur quitte la voie bitumée et bifurque à droite sur une piste à hauteur de Hinvi, juste après le Collège d’enseignement général (CEG).
La nouvelle piste qu’il emprunte n’a de route que le nom. Elle n’a ni revêtement, ni aménagement, ni drainage, ni éclairage, ni signalisation sécuritaire. Exiguë, même pour une seule voiture, elle est juste une latérite rougeâtre et détrempée, portant les traces profondes du passage répété des véhicules. Une erreur de trajectoire peut conduire dans une ornière, une flaque profonde, un champ ou sur le bas-côté. « Chauffeur, que se passe-t-il ? », lance un passager inquiet. Le chauffeur feint de ne pas entendre. « C’est quelle route ça ? Pourquoi passes-tu par ici ? », enchaîne un autre passager avant de se mettre à grommeler.
Les frêles phares dardés par le transport en commun permettent d’apercevoir des scarabées défilés sur le chemin de fortune emprunté. À chaque passage dans les flaques, les pousses des palmiers sont éclaboussées de petits jets d’eau boueuse. À un niveau donné, de part et d’autre du véhicule, la végétation. Encore, la végétation. Palmiers à huile, fougères, arbustes et broussailles géantes se pressent jusqu’au bord de la piste, si près que des grillages installés en bordure d’une pépinière abandonnée frottent le taxi au passage.
Le chauffeur, quant à lui, est poussé par son jusqu’au-boutisme. Les hypothèses s’enchaînent dans la tête des passagers, chacune plus sombre que la précédente. Et si un accident survient ? Et si ce détour cache un guet-apens ? Et si le passager assis devant, muet depuis le départ, est en réalité un complice du taximan ?
Le couple assis tout au fond du véhicule se tient par la main et la serre de toutes ses forces. On peut lire sur le visage des deux tourtereaux une grosse trouille. La femme du couple, qui quelques minutes plus tôt était prolixe, balbutie deux mots, les seuls qu’elle prononce durant toute la traversée de cette piste officieuse : « J’ai peur ».
Puis, au loin, des phares qui découpent péniblement l’obscurité. Ils sont ceux d’un véhicule qui arrive en sens inverse. Aux points de croisement, il dévie dans la brousse pour laisser celui de sept places passer. Le silence retombe dans l’habitacle.
Les passagers reviennent alors à la charge pour demander des explications au chauffeur, qui se décide enfin de répondre. Il affirme avoir fait le choix de cet itinéraire parce qu’un collègue lui aurait signalé un « grave accident », source d’un bouchon sur la voie principale.
En avançant, le taxi croise plusieurs autres voitures. Le trajet a duré une quinzaine de minutes, pour environ 2,6 km parcourus, avant que le taxi ne retrouve le bitume, après le poste de péage de Houègbo.
Le début de la vérité
À hauteur de Houègbo, le chauffeur effectue un arrêt. Un passager, arrivé à destination, descend. Il n’en reste que trois pour Bohicon. Estimant que poursuivre le trajet avec trois passagers dans un véhicule de sept places serait une perte, le chauffeur les transfère dans un autre taxi de cinq places contenant déjà deux voyageurs en plus du conducteur.
Une fois dans le véhicule de cinq places, l’un des passagers demande au taximan s’il a quitté Allada et la route qu’il a empruntée. Le conducteur lui apprend qu’il a pris par le poste de péage de Houègbo et lui montre son reçu de paiement. À la question de savoir si un accident a causé un embouteillage sur ladite voie, il affirme qu’il n’y a eu ni accident ni bouchon sur le tronçon Hinvi-Houègbo, situé sur la Route nationale inter-États n° 2 (RNIE 2).
Dans la soirée du samedi 19 septembre 2026, Banouto contacte le centre de secours des sapeurs-pompiers d’Allada pour vérifier si un éventuel « grave accident » lui a été déclaré pour une intervention dans la soirée du mercredi 26 août 2026 sur l’axe Hinvi-Houègbo. Le centre répond qu’il n’y a aucune intervention du genre à cette date. L’interlocuteur à l'autre bout du fil explique que s'il y avait eu un grave accident source de bouchon dans la zone du poste de péage de Houègbo, l'agence béninoise de protection civile (ABPC) aurait été alertée.
Le 4 septembre 2026, un autre passager se retrouve dans une autre voiture de transport commun, qui, à quelques encablures du péage de Houègbo, bifurque sur la voie de contournement empruntée par le taxi de la nuit du 26 août. Elle s’appelle Laures, 21 ans. La jeune femme quitte Dassa-Zoumé pour Abomey-Calavi. « Le chauffeur qui m’avait remorqué à Dassa, son véhicule a eu une panne dans la commune de Houègbo. [...] Il sonnait déjà 20 h, 21 h par là. Donc il nous a cherché un autre chauffeur à Houègbo. Ce dernier, à quelques mètres de là où il nous a pris, est rentré dans une brousse à gauche de la chaussée », raconte-t-elle.
Sur la voie, poursuit la jeune dame, « on a constaté qu’il n’y a pas de véhicule. [...] On était les seuls sur la voie dans l’obscurité. On avait tous peur ce jour-là. Tout est dans le noir. Nous sommes passés au milieu des arbres, des palmiers à huile ». Envahie par la peur, Laures fait une note vocale WhatsApp à l’un de ses amis à Dassa-Zoumé. Dans l’audio, elle relate brièvement la situation à l’ami. Elle tente ensuite de lui envoyer la localisation du véhicule mais en vain.
« On a fait pratiquement 12 à 15 minutes dans la brousse et tous les passagers étaient en prière. Mais le chauffeur, lui, ça ne lui disait rien. C’est comme s’il était déjà habitué à emprunter ce contournement. Il s’est même mis à jouer de la musique », s’offusque-t-elle.
Ils sont nombreux…et ça continue, malgré l’exaspération des riverains
À Colly, où se trouve l’entrée de la piste de contournement en quittant Houègbo pour Allada, un résident, affirme observer quotidiennement le passage de nombreux véhicules sur la piste de contournement. Il estime à plus de la cinquantaine le nombre de véhicules qui empruntent cet itinéraire chaque jour. Selon lui, la circulation s’intensifie les week-ends et les jours de marché à Houègbo.
Selon les habitants de Colly et de Hinvi, les automobilistes ont commencé à emprunter la piste de contournement actuellement utilisée il y a un peu plus d’un trimestre. Mais le recours aux voies de contournement remonte à la mise en service du poste de péage de Houègbo pour les véhicules légers début janvier 2026, précisent-ils
Au départ, pour éviter le péage, certains chauffeurs contournaient par une piste de desserte agricole, située à droite de la chaussée en quittant Houègbo pour Allada. Le passage répété des véhicules a rapidement suscité la colère des agriculteurs et des riverains.
« Les véhicules passaient sur les cultures agricoles, ils filaient et il fallait chaque fois fuir pour ne pas se faire renverser par un véhicule », se souvient Pierre, un mécanicien automobile de la localité. La piste était également devenue dangereuse la nuit, ajoute-t-il.
Il relate un cas de braquage qui serait survenu courant janvier-février 2026 impliquant un chauffeur qu’il affirme connaître personnellement. Le véhicule de ce dernier, qui transportait des marchandises appartenant à une commerçante du marché de Houègbo, aurait été délesté de son chargement. Face à ces incidents, les riverains ont décidé de barrer cette première piste à l’aide de trous et de troncs d’arbres, confie-t-il.
À notre arrivée, courant septembre 2026, sur cette première piste de contournement, la prise de photos suscite la méfiance de certains riverains. Des voix s’élèvent pour nous demander de quitter les lieux. Elles vocifèrent pour que le voisinage puisse les entendre. Et cela a bien marché. Des femmes et des jeunes hommes accourent des champs pour nous huer. Après leur avoir précisé que notre démarche s’inscrit dans le cadre d’un travail journalistique, les nerfs se calment.
Vital Agbomènou est le chef quartier de Hinvi Zoungbomey. C’est lui qui a pris l’initiative de faire creuser des trous béants sur cette première piste officieuse de contournement, après avoir consulté quelques patriarches du quartier.
Il corrobore les déclarations des riverains selon lesquelles le passage des véhicules s’est intensifié après la mise en service du péage pour les véhicules légers, début janvier 2026.
En plus des dommages aux cultures et des risques pour la sécurité des enfants, Vital Agbomènou confirme également que des agressions sont signalées sur cet itinéraire la nuit. Il affirme que son quartier était jusque-là paisible et craint que ces incidents ne ternissent sa réputation. « Pour préserver la quiétude de mes administrés, j’ai demandé à mes concitoyens de creuser des trous et nous avons déposé des troncs d’arbres sur la voie afin d’empêcher le passage des véhicules », explique-t-il.
Après cette obstruction, les automobilistes ont découvert un second itinéraire. Située à gauche de la route principale lorsqu’on quitte Houègbo pour Allada, cette nouvelle piste leur permet de contourner le péage. « Les taxis passent en grand nombre ici. Il y a aussi, de temps en temps, des véhicules à usage privé », indique Amour, jeune cultivateur dont le champ borde la nouvelle piste de contournement.
Lors de notre descente sur place en septembre 2026, nous avons effectivement constaté le passage de véhicules à usage privé, communément appelés véhicules personnels. Il y en a des plus onéreux aux moins coûteux. Nous avons pu identifier un SUV gris métallisé, de ligne moderne et récente. L’engin est doté d’un hayon incliné et d’un double échappement. À l’intérieur du véhicule, une dame et un homme bien vêtus.
De 10 h à 20 h, ce 12 septembre 2026, nous avons compté plus d’une cinquantaine de véhicules empruntant cette piste. Parmi eux, certains étaient surchargés de bagages, à la fois dans la malle arrière et sur la galerie de toit. Ralenties par la boue à certains endroits, plusieurs voitures avaient du mal à rejoindre la chaussée.
Contourner pour « économiser » les frais de péage, malgré les risques
Laures raconte que, lors de son voyage Dassa-Abomey-Calavi, effectué malgré elle par cette piste de contournement dans la nuit du 4 septembre 2026, les autres passagers et elle ont demandé au chauffeur pourquoi il contournait le péage.
Le chauffeur a expliqué, rapporte la jeune dame, vouloir éviter le péage de Houègbo pour conserver les frais de passage, estimant qu’il pouvait utiliser cet argent « pour subvenir à ses besoins de la soirée ». Les frais de péage pour les véhicules légers sont de 1000 fcfa par passage au péage de Houègbo. « On lui a dit que s’il nous avait prévenus, on aurait cotisé, même si c’est 150 francs CFA par personne, pour prendre par-là [poste de péage de Houègbo, Ndlr]”. Nous l’avons même supplié de rebrousser chemin, puisque nous trouvons cette trajectoire dangereuse. Mais il a dit non, de ne pas s’inquiéter », se souvient-elle.
Le coût du péage revient également dans les explications d’autres automobilistes rencontrés par Banouto. Alè, un chauffeur résidant à Houègbo, emprunte lui aussi cette piste pour rallier Allada. « Si je passe par le poste de péage, je vais devoir payer en aller-retour 2 000 F. Alors que je peux utiliser cet argent pour acheter du maïs afin de nourrir ma femme et mes enfants », justifie-t-il.
Pour ce chauffeur, les frais de passage sont trop élevés. Il compare les 1 000 FCFA réclamés à Houègbo aux tarifs fixés à 300 francs CFA pour les véhicules légers au poste de péage d’Èkpè, dans la commune de Sèmè-Kpodji et à 400 francs CFA au poste de péage d’Ahozon, dans la commune de Ouidah, selon les informations tarifaires de la Société des infrastructures routières et de l'aménagement du territoire (SIRAT SA).
Paterne, père de famille, accosté lors de notre descente sur le terrain le 12 septembre 2026, abonde dans le même sens. Seul à bord de son véhicule, il empruntait la piste de contournement pour se rendre à son domicile à Abomey-Calavi. « Si vous étiez là plus tôt, vous m’auriez vu avec mes enfants. Je suis allé les déposer à Houègbo chez leur grand-mère et là, je rentre à Abomey-Calavi », indique-t-il. « Nous préférons chercher des déviations à travers les brousses », justifie-t-il, tout en étant conscient des risques.
« Cela comporte des risques, mais nous faisons avec. Même si on te braque ici, qui viendra à ton secours ? », admet-il. « C’est une voie risquée. En journée, le risque est moindre. Mais il est grand la nuit. C’est dans une brousse alternée de palmeraie. Donc, on peut être braqué sur cette voie », reconnait pour sa part le chauffeur Alè.
Conscient de ces risques, Paterne affirme éviter cette piste à partir d’une certaine heure. « Déjà, aux environs de 19 h, je ne prends plus le risque de passer par ici. Je me dis que je n’ai plus le choix et je paie les 1 000 F CFA au niveau du poste de péage », explique-t-il.
Lors de notre descente sur place, samedi 12 septembre 2026, nous avons vu, après 19 h, un taxi jaune et vert immobilisé en bordure de la piste, l’arrière engagé dans des palmes de palmiers à huile. Aucun occupant dans le véhicule, aucun agriculteur non plus dans les environs.
En dehors des préoccupations sécuritaires, d’autres acteurs mettent en avant les dommages que la circulation régulière sur une telle piste peut causer aux véhicules. Wilfried, jeune vulcanisateur ayant son atelier près de l’un des accès de la nouvelle piste de contournement, dit avoir plusieurs fois été sollicité pour dépanner les chauffeurs dont les véhicules s’enlisent dans la boue sur la piste empruntée par les automobilistes depuis plus d’un trimestre.
« Ce contournement est impraticable et pourtant les automobilistes forcent pour l’emprunter. Par semaine, cinq à six véhicules s’enfoncent dans la boue de cette piste et les chauffeurs m’appellent pour venir les dépanner », confie Wilfried. Le jeune cultivateur Amour renchérit que les agriculteurs proches sont aussi sollicités pour aider à pousser les véhicules qui s’enfoncent.
Interrogé sur les dégâts que cette piste peut causer à son véhicule, Paterne a une réponse toute faite : « Ce n’est pas du jour au lendemain que ça va endommager le véhicule, mais de l’autre côté, jour et nuit, tu paies les frais du péage ».
Le mécanicien Pierre rencontré dans la localité explique que la fréquentation régulière de cette « mauvaise » piste n’est pas sans conséquence sur les véhicules. « Si les chauffeurs savaient les différents dommages pouvant être provoqués par les multiples trous sur cette voie, ils auraient tranquillement choisi de passer par la route principale », estime-t-il.
D’après les explications du mécanicien, l’utilisation répétée de cette piste dégradée entraîne une usure prématurée des amortisseurs et des ressorts des véhicules. Les trous profonds peuvent également endommager le dessous des voitures, perforer le carter d’huile ou l’échappement et provoquer des fuites d’huile ainsi que de graves pannes mécaniques, ajoute Pierre. « Finalement, en voulant éviter de payer 1 000 FCFA au poste de péage, on gâte son véhicule », prévient-il. Même si Paterne n’a pas la même lecture et sollicite la baisse du tarif au péage. « Si le gouvernement peut ramener le coût du péage à 500 F, cela va nous faciliter la tâche. Vu la morosité économique, qu’il nous fasse cette faveur », plaide-t-il.
0 commentaire
0 commentaire