Une maison marquée à Togbin-Daho, dans la commune d'Abomey -Calavi
« Vous travaillez pour nous ? » La question est posée timidement. Une femme âgée vient de nous apercevoir cherchant un interlocuteur à qui s'adresser, devant une maison marquée pour démolition à Togbin-Daho. Elle s’apprête à rejoindre son étal, après un détour chez elle. Quelques minutes plus tard, devant ses marchandises, elle accepte de raconter ce qui la tourmente. Depuis qu’elle sait que sa maison pourrait être détruite, dit-elle, elle n’arrive même plus à manger normalement.
Assise devant son étal, elle porte un débardeur rose sans manches. Ses cheveux courts, grisonnants, encadrent un visage marqué par de fines rides au front et autour des yeux. Son regard est direct, ses traits tirés. Derrière elle, des canaris et des récipients en terre cuite sont alignés sur un comptoir. C’est là qu’elle vend ses poteries artisanales, du charbon de bois au détail, du bois de chauffe et des feuilles. Un petit commerce qui rythme ses journées et lui permet de vivre.
À quelques pas de cet étal se trouve la maison qui l’inquiète tant. La construction se distingue par sa toiture en tôles claires et une antenne parabolique fixée à la façade. Au pied du mur, des herbes poussent entre le sable et quelques blocs de ciment épars. Des branches sèches sont entassées à proximité. Plus loin, des palmiers bordent le passage en terre rouge qui longe la propriété non loin d’un bas-fond. Rien, dans cette habitation modeste, ne laisse deviner l’angoisse qui pèse désormais sur celle qui y vit depuis plus d’un demi-siècle, selon son témoignage.
« Ils sont venus écrire sur nos murs et ont dit qu’ils vont nous casser. Ils ont dit que nous avons jusqu’au 15 décembre pour quitter », raconte-t-elle. La nouvelle l’a profondément bouleversée. « C’est d’ailleurs pour cela que j’ai maigri. Parce que je n’ai plus nulle part où aller. » Elle vit à Togbin-Daho depuis 52 ans, fait-elle savoir. À son âge, elle ne se voit ni recommencer sa vie ailleurs ni payer un loyer avec les moyens dont elle dispose. « Je n’ai pas un autre carré pour aller m’y installer. Je n’ai plus la force d’aller louer. C’est sur l’arbre que j’irai rester ? », demande-t-elle, désemparée.
La tombe de son mari, une autre inquiétude
Pour elle, cette maison n’est pas seulement un toit. C’est aussi le lieu où repose son défunt mari, enterré dans une chambre. La perspective de la démolition soulève une question douloureuse : faudra-t-il déplacer sa dépouille ? Et si oui, comment en payer les frais ? « Est-ce que je vais le déterrer et aller payer une fosse au cimetière ? Où vais-je trouver l'argent ? », s’interroge-t-elle.
La septuagénaire affirme qu’elle s’attendait à perdre une partie de son terrain, du côté de la plage, sur environ 25 mètres. Elle pensait pouvoir conserver le reste de la maison. Mais, selon elle, on lui a finalement annoncé que toute la construction serait démolie. « Cela a été une surprise. Au moins, on aurait pu nous avertir. Mais non, ils sont venus subitement pour nous dire qu’on doit quitter au plus tard le 15 décembre », déplore-t-elle.
Elle dit ne pas comprendre cette échéance, d’autant que sa famille aurait accompli les formalités de lotissement et payé les frais correspondants. Elle réclame un délai plus long, jusqu’au début des grandes vacances scolaires, pour permettre aux habitants de chercher un autre endroit où s’installer. « Il faut qu’on nous laisse jusqu’aux vacances et qu’on nous trouve quelque part où nous réinstaller », insiste-t-elle. À défaut d’un relogement, elle demande une indemnisation. « Il faut qu’on nous indemnise ou qu’on trouve quelque part pour nous reloger. »
Sa détresse se transforme parfois en reproche à l’endroit des autorités. « Quand un citoyen a des problèmes, c’est vers le chef qu’il trouve justice. Mais là, c’est le chef même qui veut nous créer des problèmes », lance-t-elle, exprimant le sentiment d’abandon qui l’habite.
L’État invoque la sécurité et l’environnement
Son inquiétude s’inscrit dans une opération plus large qui concerne plusieurs zones, notamment Akogbato, Fiyégnon et Yèmi Codji à Cotonou, ainsi qu’Adounko et Togbin. À Togbin-Daho, des maisons et des clôtures portent déjà la mention « À démolir CIRP ». Selon les modalités rapportées aux riverains, les clôtures sans habitation sont démolies, tandis que les occupants des maisons doivent recevoir des sommations pour libérer les lieux.
Le gouvernement justifie l’opération par la nécessité de préserver les couloirs naturels d’écoulement des eaux et de protéger l’environnement. Le 18 octobre 2026, sur la télévision nationale, Wilfried Houngbédji, porte-parole du gouvernement, a expliqué que le développement de la route des Pêches avait favorisé des installations sur les berges et parfois sur les plans d’eau. Selon lui, cette occupation peut aggraver les risques d’inondation et menacer les mangroves.
Le gouvernement prévoit de libérer les emprises, d’aménager les berges et de rendre le plan d’eau navigable jusqu’à Ouidah. Wilfried Léandre Houngbédji a assuré que les propriétés des personnes en règle seraient rachetées. Il a également indiqué que les doléances des représentants des personnes affectées avaient été recueillies et transmises aux autorités.
À Togbin-Daho, la septuagénaire attend toujours de savoir où elle pourra vivre après le 15 décembre. Elle ne demande pas seulement du temps pour quitter sa maison. Elle cherche une issue qui lui évite de perdre à la fois son toit et le lieu où repose son mari. « Je n’ai nulle part où aller », répète-t-elle. Derrière les marques sur les murs de sa maison, c’est une vie entière qu’elle craint de voir partir en poussière.
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