INVESTIGATION-REPORTAGE

Fistule obstétricale au Bénin : sur les traces d’une histoire de réparation des femmes à Tanguiéta

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Considérée comme la maladie de la honte dans plusieurs pays africains, la fistule obstétricale affecte plusieurs femmes dans les pays en voie de développement. Au Bénin, après des années de détresse, certaines d’entre elles ont retrouvé le sourire grâce à une réparation mais d’autres soufrent encore en silence.  

hopital-saint-jean-de-dieu-tanguietaHôpital Saint-Jean de Dieu de Tanguiéta

Koutéla a 33 ans. Originaire de Niamtougou, région située au nord du Togo, elle porte une fistule obstétricale depuis quatre ans.

La fistule obstétricale est une maladie qui survient à la suite d'une grossesse compliquée. Perforation entre le vagin et la vessie ou le rectum, due à un arrêt prolongé du travail en l’absence de soins obstétricaux, elle provoque une fuite d’urine et/ou de matières fécales par le vagin et entraîne à long terme des problèmes de sante chroniques. Les femmes qui en souffrent sont souvent condamnées à la dépression, à l’isolement social et à une aggravation de la pauvreté.

Les yeux larmoyants, Koutéla partage son histoire qui a commencé après l’accouchement de son quatrième enfant, qui n’a d’ailleurs pas survécu comme les deux précédents. «C’est à cause de la fistule qu’aujourd’hui je ne marche pas bien (allusion à son handicap moteur, Ndlr) », confie-t-elle.

Lors d’une consultation prénatale pendant sa grossesse, poursuit-elle, les médecins lui avaient prescrit des examens. Mais cette exigence des spécialistes va rencontrer le refus de son époux qui estime que sa première femme n’a jamais suivi de soin avant un quelconque accouchement.

« Il a dit qu’on va faire des cérémonies pour que je n’ai pas de complications à l’accouchement.»

La future mère ignorait que cette décision lui serait fatale. Lorsque Koutéla est entrée en travail, elle a dû passer trois jours à la maison avant d’être conduite à l’hôpital. Une fois à l’hôpital, le personnel de santé réussit à la faire accoucher. Mais d’un fœtus mort, laissant une lésion à la vessie de sa mère qui, perdait l’urine jours et nuits. Elle sera abandonnée quelques jours plus tard par son mari, qui a prétexté de l’achat de nourriture pour disparaitre.

«Il m’a laissé seule à l’hôpital. J’ai dû appeler ma petite sœur », se souvient Koutéla, toute triste. Elle ne savait à quel saint se vouer.  Son mal ne lui permettait pas de tenir son commerce de Tchoukoutou (boisson locale fabriquée à base de sorgho, Ndlr) et de fromage de soja.

Malgré deux interventions chirurgicales dans son pays, Koutéla n’a pas eu gain de cause. Entre rejet, angoisse, tristesse et désespoir, elle porte sa croix jusqu’à entendre parler de l’hôpital Saint-Jean de Dieu de Tanguiéta au nord-ouest du Bénin.

Dans ce centre de référence dans le traitement de plusieurs maladies, les Dr Charles-Henry Rochat, urologue international d’origine Suisse et Dr Florent Priuli, opèrent près de 100 femmes par an, de la fistule obstétricale.

Malheureusement lors de la mission de mars 2020, après une troisième intervention, les spécialistes n’ont pu réparer la vessie de Koutéla. Après cette opération il faudra attendre six mois avant de tenter une nouvelle intervention.

Selon le Frère Florent Priuli, Directeur de l’hôpital, la prochaine mission est prévue pour 2021. « Mes parents sont pauvres, mon père est vieux et aveugle, si je rentre, personne ne peut prendre soin de moi », se lamente la patiente, désormais sous-tutelle des Sœurs de l’annonciation de Bobo-Dioulasso (SAB) à Tanguiéta.

« Aujourd’hui, ce qui me préoccupe, c’est l’évolution normale de mon fils aîné à l’école. S’il grandit, il va me donner les enfants que j’ai perdus », souhaite-t-elle, espérant apprendre la layette après sa guérison.

Les femmes victimes de cette maladie sont nombreuses et chacune d’elles a son histoire.

Embarquée depuis ses 17 ans, Nèkima…

A 17 ans, Nèkima s’est retrouvée au Nigéria avec un mari qu’elle n’a pas choisi. Son supposé voyage de Tanongou, un arrondissement de Tanguiéta, pour Perma, un arrondissement de Natitingou, s’est avéré être un mariage forcé.

« Lorsque j’étais ici, il m’a menti qu’il veut m’amener chez mon oncle à Perma », raconte la jeune femme qui a aujourd’hui 23 ans. Analphabète et ne connaissant personne dans ce pays, elle n’avait d’autre choix que de rester avec son mari devenu son bourreau. « Tous les jours il me frappe parce que je refuse de dormir avec lui », poursuit-elle.

Suite à la médiation des voisins, apprend Nèkima, son mari a « un peu changé ». Installé plus tard dans la brousse pour les travaux champêtres, le mari de la jeune fille remît ses habits d’antan. Retour aux bastonnades et autres types de maltraitance. Quelques mois plus tard, elle tombe enceinte.

« Le jour de l’accouchement, l’enfant a refusé de sortir. Mon mari voulait que j’accouche à la maison.»  Les douleurs avaient commencé à 15 heures. Mais la jeune femme a dû attendre jusqu’à la tombée de la nuit pour se retrouver dans un hôpital béninois à Firou dans la commune de Kérou, département de l’Atacora.

« La tête du bébé est sorti mais les épaules ne sont pas sorties. La sage-femme a tout fait en vain. Finalement le bébé est venu rester au niveau de ma poitrine », se souvient-elle encore. Malgré des heures de marche suivies d’un vertige, le bébé n’a fait aucun signe.

« Je suis restée à genoux jusqu’au lendemain matin mais rien. » Face à cette complication, direction hôpital de Kérou centre. Les perfusions et tous les efforts du personnel soignant n’ont servi à rien non plus. « Aux environs de 10 heures, j’ai commencé à vomir du sang. C’est ainsi qu’ils ont appelé une ambulance pour me conduire à l’hôpital de Banikoara, où j’ai été opérée pour faire sortir le bébé qui était déjà mort », raconte Nèkima, qui lutte pour retenir ses larmes.

Après l’opération, elle a fait 7 jours dans le coma avant de se réveiller le 8e jour avec des pieds enflés et des douleurs insupportables.

« Quand je suis sortie de l’hôpital, une fois à la maison, j’ai constaté que je perdais l’urine à tout moment. Je sentais des douleurs et je ne pouvais pas dormir.»

Quelques semaines plus tard, elle a été envoyée à l’hôpital Saint-Jean de Dieu où elle a été diagnostiquée porteuse d’une fistule obstétricale. Tout ceci se passait en 2014. Il faudra attendre quatre ans ; l’avènement de la Fondation Claudine Talon pour que la jeune femme retrouve le sourire.

…guérie et orientée, aspire à une vie meilleure

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Enregistrée sur la liste des femmes en attente d’être opérées de la fistule obstétricale, Nèkima a été contactée en 2018 par la Fondation Claudine Talon. Elle et d’autres femmes dans le même cas, après des examens à l’hôpital Saint-Jean de Dieu, ont subi des interventions pour la réparation de leurs vessies endommagées.

Malheureusement, cette opération fût un échec pour la jeune femme. Après une deuxième intervention, elle guérit et intègre le centre d’accueil de Biakou. Située à quatre kilomètres de l’hôpital, ce centre a été érigé par la fondation de la première dame du Benin et pilote depuis 2018 le « Projet de réinsertion socio-économique des femmes guéries de la fistule obstétricale ».

Dans ce centre installé sur un espace du diocèse de Tanguiéta où il y avait déjà des chambres pour les malades à faibles moyens, apprend Florent Priuli, les femmes guéries de la fistule suivent une formation de trois mois pour sortir avec « un petit métier afin de s’auto-suffire » après cet épisode infernal de leur vie.

Membre de la première promotion, Nèkima a appris la couture et la fabrication du savon. « Quand j’ai fini, j’ai pris mon diplôme et on m’a donné des produits à vendre pour mon autonomisation », témoigne-t-elle avec fierté.

Sortie du centre d’accueil en 2018, Nèkima se perfectionne en couture chez sa patronne à Tanguiéta. Mais elle n’y arrive pas encore à cause des intrigues de son désormais ex-mari. « Après mon admission au centre, il était devenu bizarre avec moi et ne venait plus me voir. Mais suite à ma sortie avec de l’argent et des produits à vendre il est revenu vers moi. »

Mise en confiance, elle confie une partie de son commerce à son mari et l’autre à sa mère afin de s’installer à Tanguiéta pour continuer l’apprentissage. Le revenu généré par le commerce des produits divers mis à sa disposition par la Fondation Claudine Talon, devrait lui permettre de financer la suite de sa formation en couture. Mais entre temps, elle perd sa mère et sa vie de couple prend un coup (...)

Orpheline de mère depuis le 1er août 2019, la jeune femme se retrouve sans son petit commerce, sans argent et deux petites sœurs à sa charge. Son oncle propose de lui donner en mariage à un vieil homme. Autrement, elle devrait quitter sa maison. Nèkima choisit l’option de partir et la Sœur Thérèse Kélindibo, coordonnatrice du centre de Biakou, accepte de la garder.

Aujourd’hui, Nèkima dit n’avoir qu’un souci : finir sa formation et ouvrir son atelier. Le sort de ses jeunes sœurs de 15 et 11 ans, restées à Tanongou avec son grand-père déjà fatigué par le poids de l’âge, la préoccupe aussi beaucoup. 

Tout a commencé il y a 35 ans

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« Je me suis intéressé à ces femmes depuis plus de 35 ans. A l’hôpital de Tanguiéta, c’était assez fréquent de recevoir des femmes qui avaient des problèmes de santé. Elles perdaient l’urine et parfois les selles jours et nuits », raconte Dr Florent Priuli, directeur de l’hôpital Saint-Jean de Dieu de Tanguiéta.

C’est ainsi qu’il a commencé, à s’intéresser à la fistule obstétricale. A l’époque, apprend-t-il, c’était « exceptionnel » de voir une femme porteuse de fistule, à la consultation. « Elles étaient isolées, rejetées, avec aucune possibilité d’accès aux lieux publics tels que les marchés, l’église, les rencontres du village, à cause du fait qu’elles avaient tout le temps le pagne mouillé », explique le Frère Florent.   

Venue se faire consulter, poursuit-il, une femme a passé presque toute la journée assise sur sa chaise parce qu’elle avait peur qu’on voit son pagne trempé. Son histoire aura marqué le Dr à jamais.

« C’était sa grossesse. Elle n’avait pas pu accoucher. Elle avait fait tout le travail d’accouchement dans la petite case où résident les esprits des ancêtres pendant six jours, à genoux avec une vielle. Elle avait poussé jusqu’à ce que l’enfant pourri sorte mais en emportant une partie de sa vessie ».

Lors de sa rencontre avec le Dr Priuli, cela faisait deux ans qu’elle perdait l’urine.

Quelque mois plus tard, la fistule a été réparée. Depuis lors, Florent Priuli opère une femme par semaine. Plus d’une dizaine d’années après, le Dr Charles-Henri Rochat, un des plus grands urologues au monde, ayant pris connaissance de ce problème, a décidé d’en faire une priorité.

Selon Dr Priuli, c’est ce spécialiste qui a aidé à faire passer à l’OMS (Organisation mondiale de la santé, Ndlr), la fistule comme une maladie d’intérêt mondial. « Et depuis, il passe son temps à mobiliser des ressources pour nous parce qu’à ces femmes, on demandait 20 000 francs de forfait », explique le directeur de l’hôpital. 

Cet argent, fait-il savoir, permet de couvrir les charges des interventions. L’urologue international, poursuit Frère Florent, vient par moment former des médecins locaux pour opérer les cas les plus difficiles. Quatre fois par an, apprend le Dr, des vagues de 35 à 50 femmes sont opérées.

Ainsi, précise-t-il, il y a un traitement radical et efficace de près de 100 femmes par an.  Alors que certaines attendent d’être opérées, regrette-t-il, plusieurs autres sont encore cachées. « Elles ne veulent pas se montrer parce qu’elles ont honte. On a opéré des femmes qui avaient la fistule depuis plus de 25 ans. A certaines femmes, on a enlevé des cailloux comme un œuf d’autruche qui était coincé entre le reste de la vessie et le vagin », souligne Dr Priuli. Selon lui, la grande partie des patientes vient du nord du Bénin (Atacora, Donga), du nord du Togo et du sud du Burkina Faso.

Ces femmes, apprend Sœur Thérèse Kélindibo, également infirmière au service de la chirurgie à l’hôpital Saint Jean de Dieu de Tanguiéta, arrivent « moralement, physiquement, voire spirituellement » affectées. « Elles viennent démoralisées, désespérées et dévastées parce qu’elles se demandent si vraiment elles seront guéries », confie la religieuse qui encourage, assiste et soutient ces femmes en leur donnant de l’affection au Centre d’accueil de Biakou.

« Quand on les rassemble, elles se rendent compte qu’elles ne sont pas les seules. Parfois elles voient qu’il y a pire que leur situation. On leur inculque aussi les valeurs de la vie en famille et la joie de vivre malgré tout », ajoute-elle.

La touche de la Fondation Claudine Talon

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Après tout le travail de réparation de la fistule, il faut assurer la réinsertion socio-économique des femmes. Avant 2018, ce volet n’était pas pris en compte. Mais grâce à la Fondation Claudine Talon, chaque vague de femmes opérées bénéficie d’un suivi sur une période donnée.

« Elles intègrent le centre et trois mois après elles sortent avec un petit métier en mains, avec un peu d’argent », fait savoir le Frère Florent. Selon lui, cette réinsertion leur évite d’être des « pariades » quand elles retournent dans leurs sociétés. « Des gens qui, avant étaient maudites, vont en famille, retrouvent leurs foyers et annoncent la bonne nouvelle », se réjouit-il.

« Le côté réinsertion a commencé le 12 avril 2018 et nous avons déjà libéré huit promotions. Dans chaque promotion il y a au moins une vingtaine, voire 30 ou 35 femmes »

Pendant ces trois mois, les femmes sont nourries dans le centre aux frais de la Fondation de la première dame. Elles sont formées en couture, tissage de pagnes traditionnels, tricotage pour la layette des bébés, fabrication des trousses, sacs et colliers à base de perles et fabrication de savon.

« Le côté réinsertion a commencé le 12 avril 2018 et nous avons déjà libéré huit promotions. Dans chaque promotion il y a au moins une vingtaine, voire 30 ou 35 femmes », apprend Sœur Thérèse Kélindibo, coordonnatrice du centre.

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Des témoignages rapportés par la religieuse, la réinsertion socio-économique permet aux femmes de reprendre normalement leur vie. « Je suis satisfaite parce qu’elles arrivent vraiment à s’auto-suffire après la réparation », se réjouit la sœur. Rejetées et sans soutien à cause de la maladie, une fois guéries, ces femmes s’empressent de retourner en famille.

« Quand elles repartent, elles sont toutes rayonnantes. Elles sont très contentes et retrouvent leur dignité. Et celles qui retournent guéries, envoient à chaque mission de nouvelles femmes malades », dit la sœur Thérèse avec fierté. Les pagnes tissés et autres articles fabriqués par ces femmes, apprend-elle, sont vendus à un « prix abordable » pour acheter de nouveau la matière première. 

Encadré 1: A savoir sur la fistule 

Selon le Fonds des Nations Unies pour la Population (UNFPA), la fistule est un problème mondial, mais elle est surtout commune en Afrique. Cet organisme estime à plusieurs millions les cas de fistules obstétricales à travers le monde, dont 50 000 à 100 000 chaque année en Afrique sub-saharienne. Même si les fistules peuvent être également dues à d'autres causes traumatiques dont les complications des mutilations génitales féminines, le jeune âge de la parturiente (future-mère), etc., l'accouchement compliqué en est la principale cause.

Depuis 2013, le monde entier célèbre chaque 23 mai, la Journée internationale pour l’élimination de la fistule obstétricale. Elle a été instaurée par les Nations Unies pour sensibiliser la société sur la problématique et mobiliser l'appui de la communauté internationale.

Encadré 2 : Message du Frère Florent aux femmes encore dans l’ombre

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« Je veux leur dire d’avoir confiance. Dieu a suscité des âmes, des grands spécialistes, des personnes qui ont pitié de leur maladie et qui ont le don de réussir dans les interventions et en plus on ne leur demande rien. Grâce à Dieu, il y a des bienfaiteurs qui paient à leur place. A elles de se rendre disponibles et de suivre les indications qu’on donne parce que quand elles sont hospitalisées, il y a des traitements à suivre et des conseils donnés pour réussir à faire de sorte que la perte d’urine tarisse pour toujours. Du courage mes chères sœurs qui êtes dans la souffrance. Dieu, par la main des gens généreux peut vous guérir. Croyez-le et mettez toute votre bonne volonté ». Le Dr invite également toutes les femmes à se faire toujours suivre par un médecin pendant la grossesse pour éviter des complications qui pourraient entraîner ce problème qu’est la fistule obstétricale.

 

NB: Cet article fait partie de notre dossier spécial sur les défis socio-économiques et sécuritaires des communes frontalières au Benin, réalisé avec l’appui technique et financier de la Fondation Friedrich Ebert (FES) au Bénin.

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