Le Burkinabè Mahamady Ouédraogo, docteur en économie
La CEDEAO vise désormais 2027 pour le lancement de l’Eco, plusieurs décennies après les premières discussions autour d’une monnaie unique ouest-africaine. Le projet devait initialement voir le jour le 1er janvier 2003, mais l’échéance a été repoussée à plusieurs reprises.
La pandémie de Covid-19 a notamment compliqué la situation. En aggravant l’endettement public de plusieurs pays de la région, elle a rendu plus difficile le respect des critères de convergence, ces conditions économiques que les États doivent remplir pour pouvoir adopter l’Eco.
Lors du 69e sommet des chefs d’État et de gouvernement, tenu le 19 juillet 2026 à Lungi, en Sierra Leone, la CEDEAO a retenu 2027 comme nouvelle échéance. Mais cette fois, le lancement concernerait les pays qui remplissent les critères de convergence et sont prêts à les respecter. Ces critères restent donc au cœur du débat. Le principe est simple : pour partager une même monnaie, les pays membres doivent respecter des règles communes et éviter les régimes d’exception.
Mais concrètement, que changera l’Eco dans la vie quotidienne des citoyens de l’espace CEDEAO ? Et après tant de reports, l’échéance de 2027 est-elle réellement tenable ? Banouto a posées ces question à Mahamady Ouédraogo, docteur en économie, enseignant à l’Université Clermont-Auvergne, chercheur au Centre d’études et de recherches sur le développement international et co-lauréat du prix du meilleure article des Journées scientifiques de l’économie béninoise (JSEB, 2025). Entretien.
Qu'est-ce que l'écho peut avoir comme implications dans la vie des citoyens, des agents économiques de façon concrète ?
Cette question dépend vraiment des activités des agents économiques. Si vous prenez par exemple une entreprise ou un commerçant qui achetait et qui vendait avec un pays étranger, prenons un exemple très simple, un commerçant béninois qui part acheter des marchandises au Nigeria, à chaque fois il est obligé de se poser la question « quel est le coût du Naira aujourd'hui ? Si j'ai telle quantité de francs CFA, qu'est-ce que ça équivaut et qu'est-ce que je peux acheter ? »
Cette question disparaîtra, donc ça va faire que le commerçant béninois n'a plus à se poser la question de « quel est le change pour pouvoir préparer mon voyage ? » Tout ça, c'est réglé. Ça réduit drastiquement les coûts, ça facilite le paiement et il y a également une certaine transparence au niveau des prix parce que quand on paie en Naira ou quand on paie en franc CFA, on ne sait pas exactement comment les convertir, donc il y a une réduction des coûts de transaction énorme, il y a un gain énorme en termes de facilité de commerce lorsque les pays ont la même monnaie.
Si vous êtes un ménage, vous pouvez avoir à voyager, faire du tourisme, etc. Cette facilité s'applique à vous également. Maintenant, si vous êtes citoyen dans un pays et que vous ne voyagez pas, votre condition de vie ne dépend pas forcément de l'échange. Ce qui peut arriver, c'est que ça peut à court terme créer une instabilité des prix. L'inflation peut augmenter parce que les pays se sont mis ensemble pour faire une monnaie et donc il peut y avoir des risques d'inflation au tout début. A long terme, on suppose que les citoyens béninois ou les citoyens togolais aient accès à un plus grand marché qui est le marché nigérian.
Le producteur nigérian aussi a accès à un plus grand marché au-delà du Nigéria et donc il va faire que les entreprises puissent produire un peu plus parce que la taille du marché est plus grande et donc proposer des prix bas et ça va jouer à l'encontre de l'effet de court terme qui consiste à augmenter les prix. Les entreprises peuvent être en concurrence parce que le producteur d'engrais au Nigéria peut être en concurrence avec le producteur d'engrais au Sénégal. Donc le Béninois qui a la possibilité d'acheter au Sénégal ou au Nigéria va voir que c'est plus intéressant peut-être d'acheter au Nigéria que d'acheter au Sénégal, etc. Donc ça, ça va avoir un impact sur les coûts.
Ça peut aussi avoir un impact sur le choix. Le ménage a une gamme de produits, donc différents produits qu'il peut acheter dans tel pays ou dans tel pays et donc ça également, c'est un atout lié à la monnaie et à la création de l'union économique.
Est-ce que les conditions sont réunies pour que la CEDEAO puisse effectivement lancer l'écho en 2027 ?
Il faut distinguer deux conditions. D'abord, il y a les conditions politiques, la volonté politique des États en particulier, et les conditions techniques. Donc, dans l'histoire des monnaies communes, les conditions techniques ont toujours été discutables, les conditions techniques n'ont pas toujours été remplies. Donc, pour ce qui concerne la CEDEAO, ça ne va pas être l'exception. Les conditions techniques ne sont pas remplies, mais ne seront pas remplies. Si les États ont la volonté d'aller vers l'Eco, ils peuvent effectivement aller vers l'Eco sans que les conditions techniques ne soient remplies. Sur le plan théorique, c'est-à-dire d'un point de vue purement économique, il y a deux écoles.
Il y a une école qui pense que pour que la monnaie fonctionne, il faut que les conditions remplissent au préalable, il faut que les économies convergent, il faut avoir un certain nombre de standards d'inflation, etc., des disciplines budgétaires. Et il y a un autre courant qui dit que les pays peuvent y aller, et qu'au fur et à mesure que la monnaie est mise en place, les choses vont converger. Donc, les conditions seraient remplies en cours de route.
Mais toute cette discussion est très utile pour éclairer la décision. Mais ce qui est déterminant, ce qui compte le plus, c'est la volonté politique. Comme je le disais historiquement, quand on prend une zone comme le franc CFA qui a été créée pendant la période coloniale, ou bien la zone Euro, on n'a pas de certitude que les conditions de convergence, les conditions techniques sont remplies au lancement de ces monnaies.
Par contre, il y avait la volonté politique qui était derrière, que ce soit la volonté politique du colonisateur de faire la monnaie unique pour cet ensemble-là, ou bien la volonté politique des pays membres de la zone euro de lancer la monnaie. Donc, c'est la volonté politique qui est la condition déterminante. Si les États ont la volonté politique de lancer la monnaie en 2027, ils mettront ce qu'il faut pour que cette échéance soit respectée.
Vu la lenteur avec laquelle les choses sont en train de se dérouler, il est fort probable que l’échéance de 2027 ne soit pas respectée, parce que jusque-là, il y a des questions qui ne sont pas tranchées. Par exemple, est-ce que la monnaie de l'Eco serait un régime de change fixe, un régime de change flexible ou intermédiaire ? On ne le sait pas. Quel est le mandat exact de la Banque centrale fédérale, de la Banque centrale de la CEDEAO ? Ça, on ne le sait pas. Comment seront mutualisées les réserves de change ?
Par exemple, dans le cas de l’UEMOA, les réserves de change sont centralisées, ce qui fait qu'un pays qui a des difficultés va utiliser les réserves de change de la cagnotte commune. On ne sait pas si ce sera le cas pour l'Eco. Donc, comment seront servies les sanctions lorsqu'il y a dérapage budgétaire ? Parce que lorsqu'on est en situation d'union économique, lorsqu'un pays décide de faire des déficits, ça a des conséquences sur les autres pays.
Donc, il y a tout ces aspects qui sont des questions non tranchées. Comment on va articuler l'UEMOA, la BCEAO, les autres institutions qui existent avec l'Eco ? Donc, toutes ces questions, on ne peut pas les trancher en un an. Je pense que ça va être très difficile pour la CEDEAO de respecter ses calendriers.
D'un point de vue de la volonté politique, je vois que la Guinée s'est déjà prononcée et a désisté. D'autres pays n'ont pas suivi. Mais c'est aussi la preuve qu'ils ne sont pas tous prêts politiquement pour y aller.
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