INVESTIGATION-REPORTAGE

Cherté de la vie : les Béninois perdent du souffle

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Au Bénin, depuis plusieurs mois, voire plus d’un an, il y a une flambée des prix des produits de première nécessité. Cette situation a baissé le pouvoir d’achat des populations et complique la gestion dans certains ménages au point de susciter une mobilisation des syndicats. A Cotonou, six (06) confédérations syndicales ont protesté contre « la cherté de la vie et la baisse du pouvoir d’achat » le vendredi 18 février 2022. Du côté du gouvernement des mesures ont été prises. Mais la situation semble prendre de l’ampleur. Reportage !

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Une femme gardant une pancarte le vendredi 18 février dans la cour de la Bourse du travail à Cotonou

 

« Non à la cherté des produits », « Non à l’augmentation des taxes », « Chaque jour plus de précarité et de pauvreté », « Non à l’inflation ». Pancartes par-ci, banderoles par-là. Vendredi 18 février 2022. Nous sommes à la Bourse du travail du Bénin, dans la capitale économique, Cotonou. C’est ici que se trouvent les bureaux des centrales et confédérations syndicales pour leurs activités diverses. Ce matin ensoleillé de février, des centaines de Béninois, travailleurs de la fonction publiques, du secteur privé et même de l’informel crient leur ras-le-bol au gouvernement de Patrice Talon. Si habituellement les travailleurs se réunissent ici pour parler de leurs revendications, cette fois-ci c’est une « question de ventre » : la cherté de la vie.

Six (06) centrales et confédérations syndicales ont initié un géant meeting pour protester contre la flambée des prix des produits de première nécessité. La manifestation de protestation contre la « cherté vertigineuse » de la vie est portée par la Confédération des syndicats autonomes du Bénin (CSA-Bénin). Cinq (05) autres organisations adhèrent au mouvement avant le jour J. Il s’agit de : la Confédération générale des travailleurs du Bénin (CGTB), la Confédération des organisations syndicales indépendantes (COSI-Bénin), l’Union national des syndicats des travailleurs du Bénin (UNSTB), la Centrale des syndicats des secteurs privé, parapublic et informel du Bénin (CSPIB) et la Centrale des syndicats unis du Bénin (CSUB).

Ce rassemblement « inédit », explique Anselme Amoussou, secrétaire général de la CSA-Bénin, doit être perçu comme « le cri de cœur des citoyens qui ont mal, qui sont mal dans leur pouvoir d’achat qui n’en est plus un, qui sont mal dans leur statut de parents devenus incapables d’assumer le minimum à la maison, qui sont mal dans leur dignité ».

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Une vue des manifestants contre la cherté de la vie à la Bourse du travail à Cotonou, le vendredi 18 février 2022

 

Sous le régime du président Patrice Talon, c’est pour la première fois que les syndicats se mobilisent autant pour hausser le ton sur une question cruciale pour presque tous les Béninois. Habituellement, leurs activités concernent les revendications des travailleurs à travers des sorties médiatiques ou encore lors des rencontres de négociation entre syndicats et gouvernement.

« Le silence que nous avons eu était un silence de stratégie pour nous renforcer à l’interne. Après avoir observé la situation, nous avons compris qu’il fallait réagir parce que le gouvernement ne semble pas avoir pris la mesure de la situation et notre rôle est d’interpeler », a justifié Anselme Amoussou après le meeting.

Pour le responsable syndical, il y a eu cette « mobilisation inédite » dans la cour de la Bourse du travail « parce que les gens souffrent réellement » dans le pays. Entres autres objecrifs de ce géant meeting, explique-t-il, les travailleurs veulent amener le gouvernement à «prendre les mesures qu'il faut et à cesser de croire que nous pouvons rester dans un libéralisme sauvage comme dans les pays développés alors que les réalités ne sont pas les mêmes ». 

Avant les syndicalistes, plus tôt en janvier, l’église catholique du Bénin avait tiré la sonnette d’alarme sur la cherté de la vie. « Les Evêques du Bénin sont préoccupés par la flambée des prix sur les marchés intérieurs qui a réduit considérablement le pouvoir d’achat de certaines couches de notre population », a déclaré Mgr Cyrille Houndékon, porte-parole de la Conférence épiscopale du Bénin (CEB), le vendredi 21 janvier 2022, devant la presse.

Flambée des prix au quartier…

Des denrées alimentaires aux autres produits de première nécessité tels que le savon, le lait, le sucre l’huile ou la tomate, il y a une hausse des coûts sur le marché. A Cotonou ou encore Abomey-Calavi, les deux villes les plus peuplées au sud du Bénin, les familles en souffrent. Femme au foyer, Nadya K. fait difficilement la cuisine avec ce qu’elle reçoit de son mari pour la popotte.  « Avant, avec deux mille francs, j’arrivais à acheter du poisson ou de la viande et faire de la sauce de tomate qu’on consomme sur deux jours avec mon mari et mon petit frère. Mais depuis quelques mois, c’est pénible », témoigne la jeune femme qui précise que les denrées alimentaires (riz, spaghetti, etc.) ne sont pas prises en compte.

Dans d’autres foyers, il y a une nouvelle donne. « Avec ce qui se passe, on ne prépare plus à midi. Les enfants prennent du gari ou achètent à manger », explique Aline, coiffeuse et mère de 4 enfants au quartier Aïtchédji dans la Commune d’Abomey-Calavi. Cette femme avoue reconnaître que ses enfants ne déjeunent plus bien mais reste « impuissante » face à la hausse générale des prix des denrées alimentaires. 

« Ça ne va pas. Sincèrement, ça ne va pas. Il est presque midi et je n’ai encore rien mangé alors qu’hier soir j’ai juste mangé du riz pour 150 francs », se lamente Michel B., un jeune diplômé sans emploi, qui se plaint aussi d’une réduction de la quantité servie chez la vendeuse.

Jeune célibataire de la trentaine, il vit de petits jobs à Cotonou. Face à la cherté de la vie, le jeune homme a fait l'option d'acheter du prêt à manger dans son quartier Sodjéatimè, 5e arrondissement de Cotonou, au risque de ne pas manger à sa faim. « Maintenant je ne prépare plus. La tomate est chère. L’huile qu’on prenait à 800 FCFA le litre est passée à 1200 F. Les pâtes alimentaires qu’on prenait à 250 ou 300 sont désormais à 400 ou 450 FCFA », détaille-t-il. Une nouvelle option qui, raconte-t-il, n’est pas sans conséquence sur son apparence physique.

« A force de le faire chaque fois, une vieille du quartier a constaté que j’ai dépéri et m’a interpellé : « Michel pourquoi tu maigris comme ça ? Mais je ne pouvais pas lui dire que je ne mange pas bien parce que la vie devenue chère », a confié le jeune célibataire qui craint le pire, dans les semaines et mois à venir.

Du côté des vendeuses de repas qui ont réduit les portions servies, on pointe la cherté des produits sur le marché. « Le haricot qu’on achetait à 500 francs le kg est passé à 700 francs, le sac de riz que nous prenions à 16 ou 17 000 est désormais à 21 ou 22 000 francs. Le bidon d’huile de 25 litres qu’on prenait à 14 000 change de prix chaque jour et est actuellement à 25 000 f. Même les produits locaux comme la tomate et le piment sont devenus très chers ainsi que l’oignon », se plaint maman Djoumaï, vendeuse de Atassi, un met à base du riz et du haricot à Abomey-Calavi.

Face à la flambée, elle a songé revoir le plus petit prix du plat d’Atassi. « J’ai dit aux enfants que désormais il n’y aura plus Atassi pour 100 francs. Mais quand j’ai pensé à la souffrance des gens et à la cherté de la vie qui prévaut, j’ai plutôt demandé qu’on diminue légèrement la quantité », partage-t-elle sur sa stratégie. Et pourtant, se plaint-elle, il y a mévente et le capital s’amenuise. « Avec ce qui se passe, si la situation ne change pas, un matin, je risque de ne plus continuer ce commerce », lance-t-elle en détresse. 

… comme au marché

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Adjanou (D) et maman Eugénie, vendeuses de produits vivriers au marché Dantokpa

 

A Dantokpa, le plus grand marché du Bénin, situé au centre-ville de Cotonou, tout y est mais... Rue opposée à la « Pharmacie des 4 thérapies ». Après avoir dépassé les vendeuses de friperie, de chaussures, ou encore d’habits pour enfants, sur 200 mètres environ, nous sommes à quelques pas de la rue qui mène au Collège d’enseignement général (CEG) Dantokpa. Dans l’angle droit, sont positionnées quelques vendeuses de produits vivriers.

Assise devant ses marchandises, la tête baissée, petit plastique en main, Adjanou trie son haricot pour le dépouiller des mauvaises graines et des déchets. Toujours aux aguets malgré sa position, la cinquantaine s’en presse de dire le prix de ses produits aux passants : 300, 350, 600, 700, 800 et 900 FCFA. Ses produits : haricot blanc (petits et gros grains), haricot rouge, en petite quantité, sont exposés dans trois bassines à quelques centimètres. Juste en face d’elle, se trouve du gari (produit dérivé du manioc, fabriqué dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest à l’instar du Bénin, Ndlr) dans des sachets transparents de couleur blanche et disposés dans de grands vieux plastiques cassés.

Depuis 8H30 qu’elle est arrivée, Adjanou dit n’avoir eu que trois clients et l’un a dû rebrousser chemin parce que son argent était insuffisant. Une nouvelle cliente se pointe. Après les civilités, elle marchande les prix pendant un long moment et finit par céder.

« Tout est cher. Le kg du maïs est actuellement à 275 FCFA au marché et 300 au quartier. Auparavant j’achetais ce petit haricot à 450 ou 500 FCFA le kg. Il y a moins de trois mois, c’était à 600 francs. Aujourd’hui, il est à 700 FCFA au marché et 800 FCFA au quartier », se lamente la mère de famille après avoir fait ses achats. Avec son petit budget, en se rendant au marché, elle pensait pouvoir faire plus d’emplettes auprès des grossistes.

Désillusionnée, elle dit avoir décidé de ne faire ses achats qu’à Sènandé, son quartier situé dans le 2e arrondissement de Cotonou. Avec la cherté de la vie, cette mère de famille mène une vie de résignée.

« Nous achetons aussi cher lorsque nous allons dans les villages. Les cultivateurs se plaignent d’une baisse de production de céréales et autres produits vivriers », se défend Adjanou. Selon cette femme dont l’époux est agriculteur, les changements au niveau de la pluviométrie ont eu un impact sur la production. Maman Eugénie, sa voisine connaît également le problème de baisse de production dans ses champs. « Je n’ai jamais acheté du maïs au marché mais à cause de la rareté des pluies, je suis obligée d’en acheter pour pouvoir tenir puisque la récolte ne suffit plus », témoigne-t-elle.

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Chègun, jeune vendeur de savons et autres produits de première nécessité au marché Dantokpa

 

Les produits importés aussi ont connu une hausse des prix. « Chaque fois qu’on va acheter il y a une légère hausse. En l’espace de 3 ou 4 mois, presque tous les produits ont connu une hausse de 100 à 200F CFA », confie furieuse une mère de famille rencontrée. « Maintenant c’est qui peut, pas qui veut », se désole Jean, un conducteur de taxi-moto. Plus de la cinquantaine, ce père de famille qui vit de ses recettes journalières se demande quand cette situation prendra fin.

Ya Fèmi, vendeuse en détail de savons, détergents, pâte dentifrice et autres produits importés, accuse quant à elle, les taxes d’être la principale cause de cette hausse de prix. « C’est depuis les boutiques des grossistes que les prix ont changé parce que les taxes ont augmenté. Nos fournisseurs parlent de nouvelles taxes depuis le début de l’année. » Adopté par la loi n°2021-15 du 23 décembre 2021, le nouveau code général des impôts est entré en vigueur le 1er janvier 2022.

La cherté de la vie observée au Bénin est aussi liée à une situation généralisée dans la sous-région. « Les prix des denrées alimentaires sont globalement élevés sur l’ensemble des marchés de la région », relève un rapport de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) sur la sécurité alimentaire et nutritionnelle en 2021. Il s’agit, précise le document de l’organisation ouest africaine, de hausses « particulièrement importantes (plus de 40% par rapport à la moyenne quinquennale) », au Nigeria, en Sierra Léone, au Libéria et sur certains marchés au Niger, au Bénin et au Ghana. Selon le rapport, la situation « limite fortement l’accès des ménages les plus pauvres à l’alimentation et entraine une dégradation de leurs moyens d’existence dans la région ».

Des réponses du gouvernement béninois à la cherté

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La flambée des prix des produits de première nécessité et la baisse généralisée du pouvoir d’achat des populations préoccupent également le gouvernement. Mi-décembre 2021, l’exécutif a annoncé lors de la présentation du Programme d’action du gouvernement (PAG) 2021-2026, une « revalorisation » des salaires des travailleurs. Cette réforme, a promis le porte-parole du gouvernement, prendra effet à partir de 2022.

« En 2022, nous allons relever les salaires des travailleurs », a encore annoncé le président Patrice Talon, le 31 décembre dans son message de vœux de nouvel an aux Béninois. Début janvier, un comité interministériel a été installé dans ce sens. Dans le code général des impôts adopté en décembre 2021, le bas salaire qui était à 50 000 FCFA est passé à 60 000 FCFA et est exonéré d’impôts.

De l’avis des syndicats de travailleurs, l’augmentation des salaires promise par le pouvoir ne passe pas comme la solution idoine pour résorber la cherté de la vie. « Je ne sais pas quel est le niveau d’augmentation que le gouvernement peut nous proposer et qui va remédier aux dégâts qui sont causés aujourd’hui », estime Anselme Amoussou, secrétaire général de la CSA-Bénin, confédération syndicale initiatrice du meeting de protestation contre la cherté de la vie.

« On peut nous donner un million de salaire en plus et ce sera consommé très rapidement par l’inflation. Il faut d’autres mesures pour accompagner : allègements des taxes et impôts, à défaut de réviser le code général des impôts, le gouvernement peut trouver une formule pour arrêter ce qui se passe », suggère le syndicaliste, invitant le gouvernement à regarder avec un « œil attentif » le mouvement qui a commencé.

N’ayant droit qu’à 10 jours de grève dans l’année depuis 2018, les travailleurs se disent prêts à observer des mouvements de débrayage si la situation perdure. « Un parent qui souffre devant un enfant affamé est dangereux », prévient Anselme Amoussou.

En réaction à la colère des syndicats, le gouvernement souligne que le Bénin subit les conséquences d’une conjoncture planétaire. Les centrales et confédérations syndicales, estime Wilfried Houngbédji, porte-parole du gouvernement, sont dans leur rôle. « L’envolée des prix » sur les marchés, défend-t-il, n’est pas provoqué par le gouvernement. « Chacun sait que cette conjoncture qui induit une flambée des prix sur les marchés est de tendance mondiale », a réagi le secrétaire général adjoint du gouvernement, mercredi 23 février 2022 en marge du point de presse du conseil des ministres. D’ailleurs, félicite-t-il, le gouvernement a été « proactif sur la maitrise des causes (internes, Ndlr) de ce phénomène ».

En conseil des ministres, le mercredi 2 février 2022, le gouvernement a pris deux mesures face à la cherté de la vie. L’exécutif a marqué son accord pour l’instauration de redevances à l’exportation sur certains produits et l’interdiction de la sortie des intrants agricoles hors du territoire national. « Ces mesures sont destinées à freiner les sorties incontrôlées de produits vivriers qui occasionnent une flambée injustifiée des prix et à assurer notamment la disponibilité intérieure nécessaire à la consommation nationale. Les montants ainsi prélevés au cordon douanier auprès de l’exportateur seront destinés au soutien des producteurs agricoles », avait expliqué le gouvernement.

Toutes ces mesures vont-elles contribuer à baisser les prix des produits de première nécessité pour le grand bonheur des populations ? Les jours, semaines et mois à venir, nous le diront.

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