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IVG au Bénin : pourquoi les circuits informels persistent malgré la réforme de la loi, selon Dre Audrey Amoussou

IVG au Bénin : pourquoi les circuits informels persistent malgré la réforme de la loi, selon Dre Audrey Amoussou

Au Bénin, les circuits informels continuent de proposer des produits et des méthodes d’avortement malgré l’élargissement du cadre légal sur l’Interruption volontaire de grossesse (IVG). Dans un entretien accordé à Banouto, la socio-anthropologue Audrey Sèmèvo Amoussou, chercheuse sur les pratiques liées à l’avortement au Bénin, explique les obstacles qui éloignent les femmes des services sécurisés et favorisent ces pratiques.

Au Bénin, les circuits informels continuent de proposer des produits et des méthodes d’avortement malgré l’élargissement du cadre légal sur l’Interruption volontaire de grossesse (IVG). Dans un entretien accordé à Banouto, la socio-anthropologue Audrey Sèmèvo Amoussou, chercheuse sur les pratiques liées à l’avortement au Bénin, explique les obstacles qui éloignent les femmes des services sécurisés et favorisent ces pratiques.

Docteure Audrey Sèmèvo Amoussou, socio-anthropologue et chercheuse sur les pratiques liées à l'avortement au Bénin.

Docteure Audrey Sèmèvo Amoussou, socio-anthropologue et chercheuse sur les pratiques liées à l'avortement au Bénin.

Banouto: Au regard de vos travaux de recherche sur l’avortement dans l’Atlantique, quels sont les principaux parcours empruntés par les femmes et les jeunes filles qui n’ont pas recours aux services d’IVG sécurisée ?

 

Docteure Audrey Sèmèvo Amoussou: Nos données ont mis en exergue une pluralité des trajectoires empruntées par les femmes à la recherche de soins d’avortement. Certaines commencent par des tentatives avec méthodes non sécurisées avant de se tourner vers les formations sanitaires suite à des échecs, tandis que d’autres vont exprimer une demande directement dans les formations sanitaires. Parmi ces dernières, il y en a qui ont pu avoir accès aux soins d'avortement sécurisés à cause de la disponibilité du service ou/et le référencement vers d'autres centres qui offrent le service. Mais, il y en a qui s'essuient à un refus de prise en charge et/ou de non référence.

 

Ces femmes, comme celles qui décident d’utiliser directement ces méthodes informelles en communauté, ont un parcours qui conduit parfois à un avortement réussi sans complication, mais exposent généralement plus de femmes ou adolescentes à des complications, parfois très graves, nécessitant des soins après-avortement, voire à des décès.

 

 

Avez-vous documenté, dans vos recherches, le recours à des produits abortifs obtenus sur le marché noir ? Si oui, comment ces produits sont-ils généralement recherchés, obtenus ou recommandés ?

 

Face à une décision d'avortement, la recherche de méthodes d’avortement (sécurisées ou non) se fait parfois seule par la femme mais les données montrent généralement l’implication des acteurs de son environnement social. Il peut s'agir d'un proche, un parent, le partenaire, et le choix de ces personnes repose sur la confiance et leur capacité à garantir l’anonymat autour de l’expérience (grossesse non désirée et d’avortement), l'expérience antérieure en matière d'avortement, la capacité à soutenir (moralement, financièrement, utilisation des liens pour trouver une méthode, etc...). Toutefois, le circuit d’approvisionnement varie en fonction du type de méthode. Pour ce qui concerne les produits abortifs, les femmes s’en procurent à travers les réseaux sociaux, des prestataires informels et dans les marchés. 

 

Le Nigéria reste aussi une source d'approvisionnement et l’offre a un caractère transfrontalier avec une diversité de comprimés abortifs proposée. Il y a aussi des propositions des méthodes traditionnelles à base de mixture, décoctions nommées astuces naturelles ou astuces de maison et de méthodes manuelles (AMIU et le curetage).

 

Quant à la prise en charge, la procédure se fait principalement en ligne. Elle débute par une brève consultation en ligne, suivie de l’envoi de la méthode proposée par livraison parfois. Ce choix de méthode se fait par le prestataire selon l’âge de la grossesse, donnant lieu à des pratiques non conformes aux standards internationaux, soutenues par une rationalité pragmatique qui priorise l’efficacité à la norme. Contrairement à ce que la loi recommande, l’offre informelle parfois concernent des grossesses allant jusqu’à huit mois de grossesse alors que la loi fixe la limite d’âge pour un avortement sécurisé à 12 semaines de grossesse.

 

Quels facteurs sociaux, culturels, économiques, sanitaires ou liés à l’accès à l’information peuvent pousser certaines femmes à se tourner vers ces circuits informels malgré l’élargissement du cadre légal de l’interruption volontaire de grossesse (IVG) par la loi n°2021-12 du 20 décembre 2021?

 

Malgré la réforme, l’accès aux soins d'avortement sécurisé reste entravé par un enchevêtrement de barrières : structurelles, économiques, géographiques et socioculturelles. Ces obstacles sont liés à la fois aux réalités des femmes et aux limites du système sanitaire béninois.

 

Du côté des femmes, la faible connaissance de la loi, liée à la faible diffusion de la nouvelle loi, qui à son tour amplifiée par la désinformation. Cette désinformation et les normes sociales et religieuses engendrent une résistance et une stigmatisation. 

 

La faible connaissance de la loi fait donc que les femmes ne savent pas qu’elles peuvent aller demander un avortement sécurisé dans un centre de santé, ou bien elles savent, mais ignorent les conditions pour accéder à ces services. 

 

À cela s’ajoutent les contraintes économiques face au coût de l’offre de soins. Le coût est souvent élevé, alors que la plupart des femmes sont dans le secteur informel avec peu de ressources ou n’ont pas l’appui de leurs proches ou de leur partenaire. 

 

La barrière géographique est aussi ressortie : les services étant concentrés dans les centres privés urbains, les femmes en milieu rural restent particulièrement exclues.

 

Dans les structures sanitaires publiques, l’objection de conscience était le défi majeur : beaucoup de soignants du secteur public y ont recours et parfois de manière collective ou hiérarchique. En plus de cela, les soignants objecteurs ne réfèrent pas les femmes à qui ils refusent les services, bien que ce soit une obligation dans le décret d’application. A la place, on assiste à des conseils dissuasifs pour amener les femmes à garder leur grossesse. 

 

Nous avons aussi l’obligation d’avoir l’implication parentale pour les mineures qui prive les adolescentes des soins sécurisés. Pourquoi ? Parce que nous sommes dans un contexte où la grossesse chez les adolescentes et l’avortement sont stigmatisés. Ce qui fait que les adolescentes prennent souvent la décision à l’insu de leurs parents et dès qu’on leur impose la présence des parents, elles partent et ne reviennent plus. Dans ces conditions, la disponibilité et l’accessibilité aux soins informels en ligne et dans la communauté deviennent une alternative risquée.

 

Au regard de vos recherches, quels sont aujourd’hui les principaux mécanismes ou angles morts qui permettent au commerce informel de produits abortifs de continuer à exister au Bénin ?

 

Il faut noter que la vente illicite des produits abortifs existait avant la réforme. Cependant, les rumeurs autour des conditions d'accès et la perception d'une approbation de l'avortement à travers la loi motive l’émergence de ces offres informelles numériques. Ces acteurs, dans une perception de légitimité, poursuivent des intérêts économiques avec une logique d'entrepreneuriat opportuniste.

 

Que faut-il faire aujourd’hui pour réduire le recours à ces circuits informels ?

 

Il est essentiel de réduire les barrières d’accès à l’IVG afin de garantir aux femmes un recours effectif à des soins sécurisés. Cela implique de renforcer la diffusion de la loi et la connaissance des conditions légales auprès des prestataires et des communautés, afin de clarifier les droits et les procédures existantes. Parallèlement, une sensibilisation ciblée doit être menée auprès des femmes pour les informer des risques liés aux méthodes informelles, tout en développant une stratégie de communication adaptée aux acteurs impliqués afin de leur faire comprendre les enjeux sanitaires et les responsabilités juridiques qu’ils encourent.

 

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