INVESTIGATION-REPORTAGE

Conflits domaniaux à Karimama: multiples facettes d’une bombe à retardement

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Situé dans l’extrême nord du Bénin, à la frontière avec le Burkina-Faso et le Niger, Karimama, est, du fait de sa végétation et son relief, confronté à un problème de manque de terres arables et de pâturage. La situation engendre régulièrement des litiges entre familles d’agriculteurs d’une part et entre agriculteurs et éleveurs peuhls d’autre part. Enquête dans une commune agricole où la survie se joue sur fond de chasse à la terre.

karimamaUn agriculteur peuhl dans un village de Karimama

«L’agriculture est tout pour nous. Nous ne savons pas faire autre chose. Je me demande ce qu’on deviendra avec ce problème de terre». Azouma, la quarantaine, s’assombrit lorsqu’il évoque le chemin de croix qu’il fait la veille de chaque saison agricole pour trouver un terrain cultivable. Polygame, cet habitant de Mamassy-Gourma, un village agricole de la commune de Karimama, est chef d’une maisonnée de 28 personnes dont certains se retrouvent sans rien faire toute l’année faute de terre.

«Certains membres de ma famille, qui se retrouvent parfois sans terrain à cultiver, restent désœuvrés pratiquement toute l’année. Des propriétaires terriens s’apitoient et nous prêtent des terrains  juste pour la saison», raconte-t-il.

« Le manque de terre est un sérieux problème dans le village. D’ici 5 ans, trouver une terre cultivable deviendra presqu’impossible », lâche Modi, un sexagénaire du village.

Chez les éleveurs peuhls, c’est les mêmes récriminations. «Il n’existe plus d’aires suffisantes pour nourrir nos bêtes. Toutes les terres sont occupées, même les collines sont aujourd’hui exploitées pour l’agriculture. La vallée, qui servait d’aire de pâturage est désormais occupée par les riziculteurs», se lamente Boubé Djoffo, habitant de Mamassy-Peuhl et secrétaire de l’APES, une association locale d’éleveurs.

La raréfaction de terres pour les activités agro-pastorales est un grand défi dans la commune. Située à la pointe du Bénin, à la frontière avec le Burkina-Faso et le Niger, à 702 km de Porto-Novo, la capitale, la commune de Karimama s’étend sur une superficie de 6041 km2 dont les 5/6 sont occupés par le parc national W.

Du fait de l’occupation de la quasi-totalité de la superficie communale par le parc W, la population, estimée à 67 000 selon le recensement général de la population de 2013, est concentrée sur une bande longitudinale.

Cette bande s’étend de la commune de Malanville à l’est au confluent du fleuve Niger et de la rivière Mékrou, à la frontière nigérienne. La population  pratique essentiellement l’agriculture (plus de 95%),  l’élevage et la pêche.

«La zone habitable ne représente qu’une infime partie de la superficie de la commune. Elle est coincée entre le parc W, le fleuve Niger et ses bas-fonds. La population augmente chaque jour alors que la terre n’est pas extensible», explique le premier adjoint au maire, Medawa Oumarou.

carte de karimama

L’insuffisance des terres arables a fait développer aux premières générations d’habitants de la commune une forme traditionnelle de transactions foncières. Une sorte de solidarité intracommunautaire.

Une famille qui ne dispose pas de terres peut en emprunter chez une autre. A la fin de la saison, une partie de la récolte est offerte aux présumés propriétaires terriens en guise de reconnaissance. Seulement, lorsque les deux chefs de familles ayant procédé à cette forme de bail traditionnel décèdent, leurs descendants se disputent la paternité de la parcelle.

«Généralement, il n’existe aucun acte pour attester de la transaction. Les populations n’ont pas d’actes de sécurisation des domaines. Nous gérons ces situations au quotidien », témoigne le premier adjoint au maire.

 Conflits à multiple visages…

Les conflits, qui découlent de la chasse aux terres cultivables, se présentent sous plusieurs formes.

D’abord, les contestations de limites. Elles opposent les présumés propriétaires terriens et/ou des locataires qui partagent une même zone. Azouma, agriculteur à Mamassy-Gourma, qui cultive cette année un terrain emprunté, donne son propre exemple.

« Les limites entre les champs de mes voisins et moi sont gondolées, décrit-il, en dessinant une figure en forme de S sur le sol. On se bagarre tout le temps. Je propose qu’on fasse une ligne droite pour la délimitation, mais les autres refusent. La parcelle en question ne m’appartient même pas.»

Ensuite, les conflits interfamiliaux. «Par exemple, vous êtes arrivés dans le village il y a 20 ou 30 ans, je vous ai prêté une portion de terre pour vos activités agricoles. Un matin, mes petits enfants se lèvent et demandent aux vôtres de déguerpir de la terre de leurs parents, car ils sont eux-aussi dans le besoin », illustre Chahifi Assouma, coordonnateur de la cellule de participation citoyenne (un creuset d’organisations de la société civile), en observateur averti de la problématique d’accès à la terre dans la commune. 

Ce problème de terre engendre aussi des conflits intrafamiliaux. Certaines familles nombreuses ne disposent pas d'assez de lopins de terres pour tous les enfants garçons.

« On peut se retrouver face à une situation d’une famille de cinq garçons, de même père et de mères différentes. Mariés et pères de plusieurs enfants, ces fils pratiquent tous l’agriculture, alors que la grande famille ne possède qu’une portion congrue de terre cultivable. Ça devient insuffisant et conduit à des disputes», explicite Domboro Seidou, chef du village de Mamassy-Gourma.

bLe chef du village de Mamassy-Gourma

La mésentente survient également entre cousins ou entre oncles et neveux. Des cousins se bagarrent sur le partage de la part de la récolte qui revient à la famille lorsqu’une parcelle familiale est mise en bail. Ces cousins se chamaillent autour du partage des terres héritées de leurs parents. De telles situations mettent aux prises les enfants de l’oncle et de la tante.

Parfois, une parcelle peut opposer à la fois des membres d’une même famille et deux différentes familles. Début juillet, un tel cas a été soumis à la mairie qui n’a pas encore trouvé le bon bout pour démêler le conflit opposant trois familles, de deux différents groupes ethniques. Chacune d’elle, réclame la propriété d’un terrain d’une superficie d’environ1200 mètres carrés. Le petit terrain, qui vaut plus que de l’or dans la localité, se trouve dans le village de Petchinga, vers la rivière Mékrou.

D’un côté, confie un résident au fait du dossier, les membres d’une famille se disputent la parcelle de terre. D’un autre côté, une aile de cette famille se dispute la même terre avec les membres d’une autre famille.

«Nous avons jugé utile de dépêcher une équipe sur le terrain afin d’échanger avec les parties. Nous avons aussi sollicité les sages de la localité. Certainement qu’avec la contribution de tous, on parviendra à trouver une solution à ce problème-là », assure le premier adjoint au maire.

…sur fond de conflits entre agriculteurs et éleveurs

En plus de créer des différends entre familles et la mésentente entre membres d’une même famille, l’indisponibilité des terres est également à l’origine de conflits entre agriculteurs et éleveurs.

«Le champ et les bœufs ne peuvent pas vraiment cohabiter:  c’est comme placer une balle de coton près du feu. Le risque d’incendie est fort », fait savoir Boubé Djoffo. Le secrétaire de l’Apes compare la cohabitation entre éleveurs et agriculteurs à celle de la langue et des dents dans la bouche : « On se pince, on se relâche. On se pince, on relâche.»

Dans la commune de Karimama, les différends entre agriculteurs et éleveurs sont récurrents dans les mois de novembre et décembre, en fin de saison agricole.

De janvier à mars, les éleveurs font paître leurs troupeaux sur l’Île aux oiseaux. La mairie leur a réservé sur l’Île, un espace auquel ils ont accès contre le paiement d’une somme forfaitaire (entre 10.000 et 20.000 Fcfa).

A partir d’avril, les bergers et leurs troupeaux quittent l’Île pour se rendre sur d’autres aires de pâturage, dont le parc W. Ils restent dans le parc et sa périphérie jusqu’en octobre. Le mois suivant, notamment en novembre, ils reprennent la direction des espaces cultivés et des habitations. C’est là que surviennent les télescopages entre agriculteurs et éleveurs.

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 «Les agriculteurs ont 03 mois pour récolter. Les peuhls qui ne cultivent généralement que le mil finissent avant les agriculteurs. Certains agriculteurs font plusieurs spéculations : riz, mil, arachide, coton. Il leur est alors difficile de finir les récoltes avant le retour du bétail. Dans la divagation et le pâturage nocturne, les bœufs détruisent les cultures et mangent les récoltes », regrette Boubé Djoffo.

La zone tampon en question

Dans leurs interventions, les acteurs impliqués dans la question foncière à Karimama évoquent un lieu : la zone tampon.  La loi N° 2002-016 du 18 octobre 2004 portant régime de la faune en République du Bénin définit, en son article 11, la « zone tampon » comme «la bande du domaine forestier protégé qui ceinture les aires protégées.»

La zone tampon du parc national W du Bénin est une bande de 5 km de large qui borde sa périphérie extérieure. Elle ceinture le parc de Karimama à Kérou. La zone tampon est destinée aux activités agro-économiques des populations riveraines du parc. Placée sous l’autorité de la direction du parc, elle censée être gérée avec l’appui des associations villageoises.

La bande est subdivisée en trois sous-zones, à savoir 2 km pour les agriculteurs, 2 km pour les éleveurs et 1 km pour les pisciculteurs et producteurs de plantes médicinales. Ce zonage a vécu. Et les acteurs s’accusent réciproquement. «Les gens ont respecté cette délimitation juste un temps. Les agriculteurs ont fini leur portion et sont rentrés dans celles réservées aux pisciculteurs et aux éleveurs. Maintenant, tout est embrouillé », se désole Boubé Djoffo, qui fut témoin oculaire de la délimitation.

De leur côté, certains agriculteurs accusent les éleveurs de les empêcher d’avoir suffisamment de terres cultivables dans la zone tampon. «Dans le cadre de la production de coton, les agriculteurs ont tout occupé au détriment des autres », tranche une autorité administrative du département de l’Alibori.

«Le problème de terre est de plus en plus politisée par la division entre partisans de l’Union progressiste et du Bloc républicain (deux partis politiques de la majorité présidentielle, Ndlr). A la moindre incompréhension, la question d’appartenance politique est évoquée »

N’ayant plus d’espace dans la zone tampon, agriculteurs et éleveurs, qui se retrouvent dans le périmètre du parc, se font fréquemment verbaliser par les forestiers en service au Centre national de gestion des réserves de faune (CENAGREF).

Tout comme dans la zone libre, la difficile cohabitation agriculteurs-éleveurs dans la zone tampon et à la lisière du parc débouche souvent sur des conflits.

Selon des témoignages d’agents des forces de sécurité et de plusieurs sages, ces dernières années, certains conflits domaniaux dans la commune sont attisés par les dissensions politiques.

«Le problème de terre est de plus en plus politisée par la division entre partisans de l’Union progressiste et du Bloc républicain (deux partis politiques de la majorité présidentielle, Ndlr). A la moindre incompréhension, la question d’appartenance politique est évoquée », soulève un chef de famille de Mamassy-Peuhl.

Entre conciliation et justice

Plusieurs instances interviennent dans la résolution des différends domaniaux dans la commune de Karimama. Le premier niveau est la médiation menée par les notables et le chef du village. Lorsque la médiation échoue au niveau du village, l’affaire est portée devant le tribunal de conciliation, parfois par le biais de la mairie, fréquemment saisie par les parties en conflit.  

Au Bénin, les modalités de gestion des conflits domaniaux sont définies par les articles 386 et suivants de la loi n° 2013-01 du 14 août 2013 portant code foncier et domanial.

L’article 386 dispose que « les différends liés à l’accès aux terres rurales et aux ressources naturelles y relatives sont réglés conformément aux dispositions de la loi portant organisation judiciaire en République du Bénin. Toutefois, la saisine des juridictions doit obligatoirement être précédée, au choix des parties, d’une tentative de conciliation par le tribunal de conciliation compétent ou d’une tentative de règlement amiable. Si les parties ne s’entendent pas sur le choix du mode de règlement, la partie la plus diligente saisit directement le juge du contentieux.»

Placé sous l’autorité du Tribunal de première instance de Kandi, le tribunal de conciliation de Karimama est composé de sept membres.

«Notre mission est d’œuvrer pour un règlement à l’amiable des conflits domaniaux. Lorsque nous échouons après plusieurs tentatives, un procès-verbal est établi et l’affaire est portée devant le tribunal de Kandi », explique Zibo Babliba, le secrétaire du tribunal de conciliation.

Souvent, après l’échec au tribunal de conciliation, la mairie tente une dernière médiation avant un l’ultime recours au tribunal de Kandi.

Partir ou rester…

Prises dans cette spirale, les familles ont recours à différentes options de survie. Certaines parcourent les villages en début de chaque saison agricole pour prêter des terres arables auprès d’autres familles. Et ce, avec le risque de se retrouver dans un conflit ou de ne pas avoir de terre cultivable la saison suivante.

D’autres décident d’en acquérir. Mais l’existence de plusieurs propriétaires pour une même parcelle hypothèque ces investissements domaniaux. D’autres familles font l’option d’émigrer vers d’autres localités du Bénin.

Les sages de Mamassy Gourma signalent le départ de plusieurs des leurs vers d’autres départements. Dépité, Azouma, qui se « demande fréquemment pourquoi Dieu a fait naître ses parents à Karimama », envisage de plus en plus cette solution.

Pour la même raison, Anafi, jeune de Bello Tounga est devenu un émigrant saisonnier. De façon régulière, lorsqu’Anafi se retrouve sans terrain en début de saison, il se rend au Nigeria où il passe une bonne partie de l’année à faire de petits jobs.

bDes responsables de l'APES et sages de Mamass-Peuhl dont Boubé Djoffo à droite

 

Cet exode inquiète aussi à Mamassy-Peuhl. « Les Peuhls sont nomades par nature, mais le manque d’aires de pâturage a causé le départ de beaucoup de Peulhs d’ici pour d’autres régions du Bénin ou d’autres pays de la sous-région», signale Boubé Djoffo.

« Ils émigrent avec leurs familles. Leurs enfants reviennent encore épouser les nôtres pour les y amener. Aujourd’hui, nos filles sont plus disposées à épouser ceux qui vont vers le sud. Elles estiment que la vie est plus belle là-bas qu’ici», poursuit-il dans un éclat de rire.

Puis, le visage grave, il enchaine : «le risque de voir le village se dépeupler complètement est de plus en plus grand. » «Ce dépeuplement risque de se produire d’ici 50 ans», projette Bouraïma, un leader du village.

…les populations lorgnent le parc W

Pour plusieurs acteurs, la solution au problème domanial de Karimama se trouve dans la gestion rationnelle des terres disponibles et la scolarisation des enfants afin de leur offrir d’autres perspectives professionnelles que les activités agro-pastorales.

«Les paysans qui veulent emblaver beaucoup plus d’hectares que les autres doivent comprendre qu’ils ne sont pas les seuls habitants de la commune. Tout le monde a droit à un espace pour mener des activités génératrices de revenus», préconise une autorité administrative.

«Les gens doivent aussi commencer à accepter le fait qu’ils ne peuvent pas tous faire l’agriculture », ajoute-t-elle. Kouarou, un sage de la localité, estime qu’«il faut envoyer les enfants à l’école et leur faire apprendre d’autres métiers [comme l’artisanat] ». 

«Certains jeunes étudient et reviennent dans les villages diplômés sans emplois. Ils sont obligés de recourir à l’agriculture pour s’en sortir », rétorque Zibo pour mettre en évidence la complexité du problème.

Des leaders de villages d’agriculteurs et d’éleveurs estiment que le recours à l’école ou aux professions alternatives sont des solutions à moyen et long termes. Pour le court terme, ils demandent une partie du parc national W. «La seule solution que je préconise est qu’on nous donne une partie du parc que nos populations peuvent cultiver », pense Domboro Seidou, chef de Mamassy-Gourma.

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Le parc national W du Bénin fait partie du complexe W-Arly-Pendjari, une réserve biosphère transnationale partagée entre le Bénin, le Burkina-Faso et le Niger. Le complexe est classé patrimoine mondial de l’Unesco. Dans le cadre de sa politique touristique, le gouvernement béninois s’est fixé comme objectif le «positionnement de la Pendjari et du Parc Régional W comme le parc naturel animalier de référence de l’Afrique de l’Ouest ».

L’ambition, indiquée dans son programme d’action (2016-2021) est de « faire du tourisme une filière de développement économique créatrice de richesses et d’emplois, une filière économique majeure et le principal outil de rayonnement du Bénin à l’international.»

A cet effet, après le parc national de la Pendjari en août 2017, le parc national W est passé sous gestion déléguée de African Parks, une organisation non gouvernementale de conservation de la nature, basée en Afrique du Sud.

«Jeudi 25 juin 2020, le gouvernement du Bénin s’est engagé significativement et à long terme pour la sécurisation du Parc National du W-Bénin en partenariat avec African Parks, afin d’assurer la protection de la biodiversité et la durabilité des écosystèmes au bénéfice des populations et de la faune du pays », a annoncé début juillet African Parks.

«On a appris que African Parks est encore plus dur que les gens de CENAGREF. On attend de voir… »

Dans le cadre de la gestion de la Pendjari, ses mesures, dont une restriction de l’accès aux ressources du parc aux populations riveraines, avaient créé des grincements avant une apparente acceptation de la situation.

«On ne peut pas réussir la gestion d’un parc sans l’adhésion des communautés riveraines. [à Karimama] on va plutôt les impliquer dans la gestion du parc W», assure Jean-Yves Koumpogue, directeur par intérim du parc Pendjari. Ses gages ne rassurent pas totalement les riverains du parc national W.

«On a appris que African Parks est encore plus dur que les gens de CENAGREF. On attend de voir… », lance le regard hagard Boubé Djoffo, secrétaire de l’association d’éleveurs à Mamassy-Peuhl.

NB: Cet article fait partie de notre dossier spécial sur les défis socio-économiques et sécuritaires des communes frontalières au Benin, réalisé avec l’appui technique et financier de la Fondation Friedrich Ebert (FES) au Bénin.

 

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